Un barbier égorgé à Tours

La Scène, Opéra, Opéras

Tours. Opéra. 6-III-2006. Gioachino Rossini (1792-1868) : Il barbiere di Siviglia, opéra en 2 actes sur un livret de Cesare Sterbini. Mise en scène : Gilles Bouillon. Décors : Nathalie Holt. Costumes : Marc Anselmi. Lumières  : Marc Delamézière. Avec : Caroline Fèvre, Rosina ; Ghyslaine Raphanel, Berta ; Sébastien Droy, Le Comte Almaviva ; Jean-Sébastien Bou, Figaro ; Franck Leguérinel, Bartolo ; Chœur de l’Opéra de Tours (chef de chœur : Emmanuel Trenque), Orchestre de l’Opéra de Tours, direction : Guido-Johannes Rumstadt.

Il barbiere di Siviglia

La musique de accepte la médiocrité, mais ne la tolère pas plus pour autant. Un carnage musical et un non-sens vocal ne peuvent en rien remplacer la surenchère d’effets comiques. La mise en scène de est sobre, voire parfois intelligemment agencée : une maison miniature au centre de la scène figure le lieu où Bartolo retient Rosina, et une fenêtre suspendue la jalousie où s’avance Rosina, pour entendre Lindoro qui se trouve dans la rue. Avec un intéressant jeu entre le cadre et le hors-cadre, isolant le théâtre de la vie réelle, une barrière se dresse à l’avant-scène, que franchissent les artistes à la fin de l’opéra pour narrer la morale du Barbier. Un gigantesque violon descendant des cintres lors de la leçon de musique, une chaise immense pour Bartolo, une poupée vaudou du vieux barbon, la maison miniature forment par leur excentricité un effet comique inattendu et efficace.

La troupe vocale est pour moitié correcte, pour l’autre moitié, médiocre. La version de ce Barbier est l’édition critique révisée par pour la Fondation Rossini de Pesaro. Mais, ici, nulle trace du « Cessa di più resistere ». Ce n’est peut être pas plus mal : le ténor n’est en rien un chanteur rossinien, et nous le remercions presque de nous avoir épargné une souffrance supplémentaire déjà éprouvée lors de la Sérénade « Se il mio nome ». La voix est étendue, pas forcément désagréable ; mais l’aigu est court, la voix voilée, et les embryons de vocalises incertains. Beaux moyens et piètre technique, qui nous ramènent aux ténors des années 1950, et font table rase des leçons apprises depuis. Dans la même veine que ce douloureux Comte, le rôle de Berta est chanté par Ghyslaine Raphanel, soprano léger qui n’a plus d’aigus et pas plus de médium (pourquoi cela devrait-il être le cas ?). Inaudible jusqu’au haut médium, la note finale de son air était la seule chose correcte, mais étrangère à l’esthétique rossinienne, qui n’a jamais particulièrement promu les cadences se concluant pas une note aiguë. Nous pourrions dire, pour être le plus agréable possible, qu’un artiste doit savoir, à un moment donné de sa carrière, laisser sa place à de plus jeunes confrères. Le trio infernal est bouclé par le baryton . Il corrompt l’image buffa de la pièce et en destitue toute la fraîcheur par une vulgarité et des effets de scène exaspérants, exagérant le moindre effet comique. Le public répond souvent favorablement à cette trivialité, mais on se lasse du manque d’originalité d’un chanteur qui cède à la facilité.

Pour nous consoler, nous pourrions nous étendre sur la voix très caractéristique de Caroline Fèvre, mezzo colorature qui a toutes les notes du rôle. Les vocalises sont nettes, la voix est homogène, le grave est poitriné (pas toujours du meilleur effet d’ailleurs). La comédienne est délicieuse, un joli brin de voix que nous souhaitons revoir dans un rôle de contraltino, Cenerentola par exemple. Pour nous consoler, nous pourrions également épiloguer sur la prestation convaincante de , Figaro vif et intelligent. Il y a ici et là quelques incertitudes vocales, mais la voix est puissante et fièrement assumée jusque dans l’aigu. Mais nous ne pouvons nous consoler d’un orchestre qui alterne acidité des cordes, concerto pour cuivres lors des crescendi, et direction inégale.

Le succès de cette représentation est, comme encore et toujours, organisé par le génie de la musique, mais nous ne pourrons jamais nous départir de l’idée que cette production est une de plus à ajouter sur la liste des Barbiers saignés aux quatre veines et purgés d’airs indispensables.

Crédit photographique : © François Berthon

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