Explorer l’espace et hybrider le son avec Juan Arroyo et John Degois
En création mondiale sur le plateau de la salle Gramont du Conservatoire de Puteaux, Urban Pictures, le ballet immersif de Juan Arroyo, fait interagir le geste, le son et la lumière avec une énergie qui nous bouleverse.

Professeur dans l'établissement, le Franco-Péruvien Juan Arroyo est un artiste aux multiples casquettes : compositeur et chef d'orchestre, il est également directeur artistique de l'ensemble Regards (co-fondé avec Vincent Trollet) et du festival Sonomundo. Avec le Quatuor Tana, il donne naissance à un prototype, le quatuor hybride Smaqra, au cœur d'une recherche, via l'électronique, qui vise l'hybridation des trois domaines fondamentaux du phénomène sonore : l'espace, le geste et le timbre.
Autant de dimensions mises à l'œuvre dans le ballet immersif Urban Pictures dont Arroyo nous dévoile la genèse dans sa conférence donnée juste avant le spectacle. L'idée s'origine dans la découverte des graffitis géants qui bordent les berges du canal Saint-Denis, des fresques inspirantes autant qu'éphémères dont il a voulu garder la trace et transmettre l'émotion brute à travers sa propre vision sonore. Aussi nous immerge-t-il d'emblée dans un environnement bruitiste et un contexte urbain (« Les Métaux Parlants »), espace hybride sculpté par les lumières de Pierre Alix et mix savant entre jeu instrumental et enregistrement sonore in situ qui fondent l'esthétique de Juan Arroyo.
Les cinq musiciens de Court-Circuit et leur chef Jean Deroyer sont sur scène, flûte, clarinette et violon en hauteur pour ménager un espace aux danseurs. Le piano de Jean-Marie Cottet se détache sensiblement de l'ensemble, amplifié (comme les autres instruments) mais couvercle fermé, tandis que de petites percussions (gong, maracas, claves, etc.) sont à portée de main du violoncelliste Frédéric Baldassare, qu'il fait sonner au fil des différentes tableaux.

Lorsque les quatre danseurs apparaissent sur le plateau, le rythme implacable de la ville (Pulse) s'installe sur lequel se coule le geste des corps, sorte d'échauffement à quatre plein d'enthousiasme et de vitalité. Chaque nouvelle fresque engage une écriture musicale singulière et sa traduction chorégraphique, celle de John Degois, dans la diversité des expressions du hip-hop et de la breakdance : fascinant solo de Lou Orblin dans La Ville en Deuil, où le jet bruiteux des aérosols participe du spectre coloré de l'image sonore. Un danseur est sur le couvercle du piano dans Silent Shadows, dont les gestes félins épousent les morphologies et explorent toutes les facettes de l'instrument sans troubler le jeu de l'interprète. Très émouvante est cette scène à quatre dans Love Fragments où les corps s'enlacent puis chutent sur le sol, entre tendresse et violence, dans un mouvement qui ne renie jamais l'extraordinaire souplesse des corps. Aux manettes de la console de projection, via un dispositif d'écoute de huit haut-parleurs installés sur le pourtour de la salle, Juan Arroyo, au côté de l'ingénieur du son Hector Carlier, dose les dynamiques, poussant légèrement les potentiomètres dans un des derniers tableaux où musique et danse s'arc-boutent dans un geste de transe (une danse de l'élue à la Stravinsky) qui porte le spectacle à son acmé.
Si l'énergie se dissipe à la fin de « la promenade » (Moussorgsky demeure), le geste et l'acte créatif se prolongent à travers le mouvement des graffeurs et les projections de l'aérosol (bruit de bouche amplifié) mimés dans le silence par les cinq musiciens de l'ensemble Court-Circuit.
















