Alcina à Munich, une fête des voix autour d’Elsa Benoit
La mise en scène laisse perplexe, mais une distribution d’exception autour de Jeanine de Bique fait vivre la partition à défaut de théâtre.
Certes, Morgana est un rôle toujours payant, et on a souvent vu la titulaire du rôle emporter la mise, y compris au détriment du rôle-titre. Le mérite d’Elsa Benoit est d’autant plus grand que l’Opéra de Munich aligne une distribution sans véritable faiblesse, qui bénéficie de la direction compétente et équilibrée de Stefano Montanari, à qui il ne manque qu’un peu de magie et d’humour – mais la mise en scène ne l’aide pas à faire naître la magie, il faut bien le dire.
Elsa Benoit a tout sauf une voix de soubrette (apanage de beaucoup de ses devancières), ce qui lui permet de donner un poids supplémentaire à son personnage, mais la largeur et la richesse du timbre ne sont pas au détriment de la virtuosité. John Holiday, qui n’avait jusqu’à présent chanté à Munich que dans Le Grand macabre, a un timbre sopranisant qui crée également un peu la surprise pour Ruggiero, mais cette apparente fragilité ne nuit pas au personnage : une direction l’incitant à varier un peu plus l’expression ne nuirait pas, mais la ligne vocale est solide et bien projetée – la direction de Montanari a ce grand mérite de mettre en valeur les voix. Pour couronner le tout, il ne manque ni d’énergie, ni de précision dans les vocalises : l’enthousiasme du public est bien mérité.
Dans le quatuor des personnages principaux, c’est Avery Amereau en Bradamante qui reste au second plan ; le timbre est prenant, mais les vocalises de Vorrei vendicarmi lui échappent, ce qui n’est pas une raison suffisante pour la priver du da capo de son troisième et dernier air. Avec le rôle-titre, Jeanine de Bique a de meilleures cartes pour faire valoir ses talents. La voix se fait par moments un peu sourde, parfois stridente, mais ces rares faiblesses ne sont rien face aux dimensions de ce rôle terrible : de Bique en a sans conteste les dimensions, en toute sobriété, mais pas sans impact émotionnel. La distribution est complétée avec efficacité par Carine Tinney, Geritt Illenberger et surtout Julian Prégardien, dont l’Oronte réussit à avoir un véritable relief.
Les choses se compliquent avec la mise en scène, que Serge Dorny a choisi de confier à Johanna Wehner, presque novice à l’opéra, et à vrai dire pas franchement au premier plan dans la riche vie théâtrale allemande. Le public de la première n’a pas été tendre : l’enregistrement radio de cette soirée nous ramène au bon vieux temps des huées les plus impitoyables, qui sont aujourd’hui devenues une rareté même à Munich. La réaction est-elle proportionnée ?
Il faut bien dire que Johanna Wehner n’a pas trouvé son angle d’approche, pour un opéra pourtant incontestablement si gratifiant, et elle n’a pas non plus su quoi faire de la structure propre à l’opera seria : la suppression de nombreux da capo en est un signe révélateur, et à aucun moment on ne distingue une approche réfléchie de cet impératif formel. Un texte dans le programme, parlant peu de l’œuvre, ne nous éclaire guère ; tout ce qu’on voit sur la scène, à commencer par des décors plutôt malheureux, ne parvient jamais à faire émerger un sens quelconque. La direction d’acteurs elle-même apparaît maladroite, parfois même naïve : dans ces conditions, une version de concert aurait été préférable. Il reste tout de même un moment d’émotion, à la fin du spectacle : le décor du troisième acte présente, si on comprend bien, une salle dans une sorte de musée de la préhistoire, dont les figures humaines représentent les conquêtes captives d’Alcina ; quand tout est perdu, Alcina prend place à son tour dans l’espèce de diorama en fond de scène, désespérément seule. Echantillon de la vaste palette d’émotions que la mise en scène aurait pu tirer de la partition, mais qu’elle ne parvient à susciter que par cette dernière image.












