Bach : Écouter la lumière par Claire-Marie Le Guay
La pianiste Claire-Marie Le Guay revient à Bach avec un programme librement composé, mêlant transcriptions, pages choisies et échos venus de Rameau ou Dutilleux. Plus qu'un récital de chefs-d'œuvre, Écouter la lumière dessine un parcours personnel, attentif à la clarté des lignes, aux contrastes et aux espaces de résonance.
L'ouverture du disque, confiée à la remarquable transcription de Florian Noack de l'Allegro du Concerto pour quatre clavecins d'après Vivaldi BWV 1065 impose d'emblée une énergie vive et scandée. Les doubles croches y prennent presque l'allure d'appels de trompette, portées par une netteté d'articulation typiquement bachienne, qui conserve l'élan tout en faisant circuler l'énergie collective de la partition.
Peu après, le Largo du Concerto en sol majeur BWV 973, plus recueilli, installe une autre atmosphère et révèle un lyrisme fluide, presque liquide, porté par un legato qui donne parfois à la ligne un caractère rhapsodique de voix humaine, mais toujours mesuré. Le même soin du chant se retrouve dans l'Aria « Aus Liebe will mein Heiland sterben » de la Passion selon saint Matthieu, dans la délicate transcription d'Alexandre Tharaud. Le piano s'y fait voix, cherchant la ligne nue, le souffle, une simplicité expressive qui évite le pathos et laisse affleurer l'émotion.
La Fantaisie en la mineur BWV 922 apporte un autre visage de cette lecture. Plus instable, plus inquiète, elle fait entendre une tension plus sombre, presque improvisée, soutenue par un jeu percussif et virtuose. Elle donne ainsi au récital une zone de turbulence plus affirmée.
La construction du programme repose aussi sur une forme de fragmentation assumée. Les extraits des Variations Goldberg occupent à cet égard une place inattendue : l'Aria initiale et, plus loin dans le disque, la Variation n. 25, isolées de leur cycle. On pourra certes s'interroger sur l'idée d'extraire certaines pages d'ensembles conçus comme des architectures closes ; mais ce choix singulier trouve ici sa cohérence dans une logique d'écoute plus intime. Le Guay semble vouloir en révéler quelques seuils de lumière et points de résonance intérieure.
Au cœur du disque, l'Adagio du Concerto en ré mineur BWV 974 offre l'un des plus beaux équilibres de cet enregistrement, entre une main gauche stable, au caractère d'accompagnement presque clavecinistique, et une main droite chantante et libre.
Les présences non directement bachiennes prolongent ce jeu de correspondances. La cinquième pièce d'Au gré des ondes de Dutilleux, intitulée Hommage à Bach, reprend cette complémentarité entre dimension mélodique vocale à la main droite et soutien harmonique, cette fois-ci plus mobile, à la main gauche, tandis que le Prélude de la Suite en la mineur RCT 1 de Rameau séduit par son sentiment d'improvisation, la profondeur du grave et la modernité du dialogue entre les deux mains. En particulier, sa deuxième partie, construite sur un mouvement rapide, rouvre une veine plus virtuose à laquelle fait écho, en clôture du disque, un dernier chef-d'œuvre de Bach : le Prélude n°2 en ut mineur BWV 847, extrait du livre I du Clavier bien tempéré.
Ainsi se dessine, au fil du programme, un réseau d'affinités dont ces pages constituent quelques-uns des points les plus révélateurs. La prise de son constitue l'un des grands atouts du disque. Claire, aérée et finement détaillée, elle met en valeur la rondeur du piano tout en préservant la lisibilité des plans sonores. La notice de Julie Sandler, complétée par les mots de Claire-Marie Le Guay, met en perspective la dimension personnelle du projet et la relation singulière que l'interprète entretient avec l'univers de Bach.
La pianiste dessine ainsi une approche sincère, construite avec intelligence et portée par une cohérence poétique recherchée. Écouter la lumière convainc surtout par sa dimension intérieure : celle d'un Bach non pas monumental, mais proche, respiré, médité.















