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Requiem à Aix : toujours un des plus beaux spectacles du monde

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Aix-en-Provence. Théâtre de l’Archevêché. 8-VII-2026. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Requiem KV. 626. Mise en scène, scénographie, costumes, lumière : Romeo Castellucci. Chorégraphie: Evelin Facchini. Melissa Petit, soprano ; Beth Taylor, mezzo ; Duke Kim, ténor ; Alex Rosen, basse ; Rami Lazreq, enfant chanteur. Chœur et orchestre Pygmalion, direction musicale : Raphaël Pichon

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En réunissant et , pressentait-il combien Requiem, non seulement allait ouvrir en beauté, à l’été 2019, son premier mandat à la tête du festival d’Aix-en-Provence, mais allait devenir  emblématique du grand festival lyrique français ? D’une puissance addictive inentamée cette production du Requiem de Mozart revient à l’Archevêché rendre hommage à son instigateur, décédé en 2025.

« Roméo et moi avons décidé de revenir régulièrement à ce Requiem que nous chérissons plus que tout… même lorsque nous ne pourrons plus, je ferai la vieille dame dans son lit, Roméo le vieux monsieur de passage en fond de scène… » Ainsi exprime , avec humour mais surtout avec une émotion et une conviction non feintes, ce que nous, transpercé de la première heure par la transcendante beauté et la suprême intelligence de Requiem, ressentons également. Nous qui serons donc aussi au rendez-vous du crescendo émotionnel de ce spectacle en forme de chemin de vie à l’impact physique et intellectuel immense.

Requiem est la plus accessible des réalisations de . Emblématique du combat contre le Mal du metteur en scène italien, il est heureux que sa perfection continue d’essaimer (Australie, Bâle…) de par le monde. Requiem parle à tous. De la petite histoire (la mort d’une vieille dame solitaire) à la grande, Requiem réussit en 1h35 le prodige de raconter celle du Monde comme il est allé, comme il va, et même comme il ira si les humains qui l’habitent se contentent de feuilleter distraitement les pages de l’Atlas des grandes extinctions (Civilisations disparues, faune disparue, villes disparues, monuments disparus, œuvres d’art disparues, lacs disparus…) que lui tend Castellucci. Les grands de ce monde n’ayant apparemment pas vu Requiem, ledit atlas a dû être augmenté en 2026 par l’actualité désolante qui, par-delà la mise en garde de 2019, continue de sévir en plusieurs endroit de la Terre. L’Art, dit-on, est le plus court chemin de l’homme à l’homme : aussi éloigné que possible de tout prêchi-prêcha, Requiem n’a aucune peine à surpasser allègrement tous les programmes politiques du moment.

A l’heure des « grandes extinctions » du côté des scénographies, on se réjouit que Requiem soit aussi une affaire de décor. Si, cette année, au Grand Théâtre de Provence, Barrie Kosky bluffe ses spectateurs avec sa Femme sans ombre recyclant les scénographies de ses Boréades pour Dijon et de son Akhnaten pour Berlin, le décor de Requiem n’appartient qu’à lui. Un décor qui est un personnage à part entière, auquel il est demandé autant qu’aux interprètes qu’il abrite : tapi, caméléonesque, souillé, tagué, éclaboussé, lacéré, il finira par se libérer à la verticale, expédiant dans le néant les reliefs de l’humanité chantante, dansante, rampante dans le rêve élyséen d’une nature où les couronnes mortuaires l’auront disputé à des arbres qui choient. Un finale époustouflant (comme celui de Résurrection deux ans plus tard, toujours à Aix, toujours à la demande de ) qui vient rappeler que le choc esthétique est l’ADN du genre opéra. Tellement époustouflant qu’il nécessite le codicille d’une bouleversante épiphanie : celle, très kubrickienne, d’un bébé perdu au bord du vide dans le cosmos du plateau, visiblement appelé à reprendre les rênes de l’Univers, comme tous les enfants – Flûte enchantée, Femme sans ombre de cette édition 2026. Un Requiem certes mais la vie malgré tout.

Les passages clandestins autorisés par à se faufiler dans le chant du cygne de Mozart (dont l’inachèvement justifie une pratique toujours sur le fil) font dorénavant figures de classiques à un point tel qu’un enregistrement de ce montage (une bonne demi-heure supplémentaire de musique) a été publié par Harmonia Mundi. Hélas expurgé des sublimes Meistermuszik K477B et Quis te Comprendat K.Anh.110 adapté de la Gran Partita pour des raisons de durée, on ne comprend pas que le label n’a pas cru bon d’adjoindre dans le beau coffret publié à cette occasion la magnifique captation du spectacle à nouveau visible sur Arte Concert. En attendant on fond une nouvelle fois devant la communauté de pensée unissant comme rarement dans un même mouvement artistique et humain un plateau et une fosse, un chef et un metteur en scène, et même un chef et un compositeur : Raphaël Pichon qui, la veille, au GTP a fait dire beaucoup à Brahms avec une Symphonie n°1 presque berliozienne, pèse son Mozart en architecte aussi bien dans qu’entre les pièces. Avec l’Orchestre Pygmalion, l’oreille ressort aussi intelligente que l’œil de Requiem.

Lors du passionnant échange animé par Timothée Picard autour de la brûlante thématique (« En quête d’humanité ») de cette 78e édition d’un festival plus que jamais animé (Flûte enchantée, Femme sans ombre, et Accabadora, le dernier Filidei) de la conscience que l’opéra constitue LE réservoir d’humanité par excellence, on a frémi d’apprendre qu’à l’origine, avait d’abord imaginé que le chœur serait en fosse, avant que Raphaël Pichon ne suggérât qu’il soit sur scène. Pygmalion, ayant donné autant que son metteur en scène son identité à ce spectacle, Requiem est ainsi devenu l’éblouissant soleil noir qu’il est. A l’aune du décor, chacun des interprètes évolue scène après scène. Habillé, rhabillé, déshabillé, Pygmalion, le chœur, (intimement et indiscernablement mêlé à quelques danseurs) déjoue soir après soir l’improbable performance (sur le papier) du mariage heureux du chant mozartien et du fest-noz chorégraphique d’Evelin Facchini. Cinq nouveaux solistes émus ont pris le relais : la basse juvénile d’, le mezzo profond de , le soprano délicat de Melissa Petit, le ténor altier de et le soprano enfantin du petit Ramy Lazreq.

Ce soir encore, une ultime extinction temporelle – 8 juillet 2026 – écrite en fond de scène, modifiée représentation après représentation afin d’acter chacune d’elles en moment d’exception, referme l’Atlas des grandes extinctions castelluccien. Une nouvelle soirée au fil de laquelle, comme le dit enfin son concepteur, Requiem aura convié chaque spectateur à écouter son « propre Requiem».

Crédit photographique : © Monika Rittershaus

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