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L’Amour des trois oranges à Lyon : le rire, cette utopie

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Lyon. Opéra. 18-X-2026. Serguei Prokofiev (1891-1953) : L’Amour des trois oranges, opéra en quatre actes sur un livret du compositeur d’après Carlo Gozzi. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly. Scénographie : Caroline Ginet. Lumières : Michel Le Borgne. Avec : Piotr Micinski, basse (le Roi de trèfle) ; Linard Vrielink, ténor (le Prince) ; Lucie Roche, contralto (Clarice) ; Damien Pass, baryton-basse (Léandre/Farfarello) ; Robert Lewis, ténor (Truffaldino) ; Marc Mauillon, baryton (Pantalon) ; Daniel Miroslav, baryton (le Magicien Célio) ; Gabrielle Philiponet, soprano (Fata Morgana) ; Barbara Skora, mezzo-soprano (Linette) ; Déborah Salazar, soprano (Nicolette) ; Céleste Pinel, mezzo-soprano (Smeraldina) ; Giulia Scopelliti, soprano (Ninette) ; Jean-Fernand Setti, baryton-]basse (la Cuisinière) ; Cătălin Pop, ténor (le Maître de cérémonie) ; David Rother, baryton-basse (le Héraut). Chœur (chef de choeur : Benedikt Kearns) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction musicale: Dmitry Matvienko

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Seconde mouture par d’un opéra comme composé pour lui. Rien ne manque à l’appel de l’étonnante singularité du deuxième ouvrage lyrique de Prokofiev.

A la cour du Roi de Trèfle, rien ne va plus, faites vos jeux… Dans l’univers à la Lewis Carroll de L’Amour des trois oranges, il est principalement question de « gué-rir par le rire » un prince hypocondriaque. Il est aussi question des forces obscures gouvernant les humains. Et même d’un méta-théâtre où s’affrontent tenants de la Tragédie et tenants de la Comédie : qu’ils soient nommés Tragiques, Comiques, Lyriques, Ridicules, ou Têtes vides, chacun en prend pour son grade. Vaste programme pour ce petit opéra de moins de deux heures, dont le prologue et les quatre actes (livret du compositeur et de Véra Janacopoulos d’après la pièce éponyme de Carlo Gozzi) cochent toutes les cases de leur ambition. En des temps où le second degré a du plomb dans l’aile, assister à l’Opéra de Lyon à la profession de foi de cette utopie par le rire, de surcroît au lendemain de la cataclysmique nuit du 17 septembre subie par la Cité des Gaules, constitue une expérience des plus étranges, presque militante.

Si « le rire est le propre de l’homme » comme disait Bergson, il est communément admis que le rire à l’opéra est l’affaire (ses Offenbach, son Platée, son merveilleux Barbier…) de dont on a pu écrire dans ces colonnes mêmes qu’il ne viendrait à l’idée de personne de lui confier une Walkyrie (son seul Wagner à ce jour étant d’ailleurs Les Maîtres-chanteurs). Le metteur en scène français a néanmoins su parfois dépasser ce stade d’amuseur public avec un très original Béatrice et Bénédict à Glyndebourne et surtout un des plus beaux spectacles de ces dernières années : un Songe d’une nuit d’été, à Lille, faisant jeu égal avec celui de Robert Carsen. Bien que moins surprenant, son Amour des trois oranges (inexplicablement délocalisé à Paris, entre deux représentations lyonnaises, avec sa seule distribution) reste éblouissant.

Une vertigineuse feuille de papier tombée des cintres : ce dispositif scénique, qui n’est pas sans rappeler celui du Samson et Dalila d’Immo Karaman en 2025 à Saint-Etienne, sert de page blanche (déchirée dans sa partie supérieure par quelque séisme) à une palanquée de panneaux venus eux aussi d’en haut (roi de trèfle à l’envers puis à l’endroit, cadres de cartes à jouer…), à des rideaux s’envolant par magie, à des drapés ondoyants. Une scénographie dont l’évidente économie marque le pas devant le spectaculaire d’une gamme de couleurs affirmée digne d’une comédie musicale. Le credo de (« placer la musique jusque dans le corps des personnages ») aurait ravi le compositeur tellement désireux, avec ce que le musicologue Boris Assafiev qualifiait de « spectacle musicalisé », de « musique visualisée », de tordre le cou aux conventions lyriques de son temps (« Je ne crois pas aux arias », disait Prokofiev) par le mouvement cinégénique de sa partition. Avec son enchaînement de tableaux brefs, L’Amour des trois oranges est une machine à rire autant qu’à rêver et il en va effectivement ainsi dans la réalisation de Pelly où lumière (personnage à part entière du spectacle) et jeu scénique donnent effectivement à voir la musique en action dans un corso d’images aussi séduisantes que poétiques : le bien et le mal jouant aux cartes les destinées humaines, la terrifiante louche de l’affreuse Cuisinière, les oranges poussant à vue, la naissance des trois princesses hors des trois oranges, les ombres chinoises de la fin… Un somptueux album d’images feuilletable par tous.

Chantée à Lyon en français, comme à New York en 1921, où Prokofiev, pour ses débuts américains, pensait, appuyé par Mary Garden, que la langue de Molière serait plus à même de séduire son nouveau public que leur langue vernaculaire ou même que celle de ses compatriotes, l’œuvre est un cadeau pour des interprètes aimant autant jouer que chanter. Pas de petit rôle dans la garde-robe de Laurent Pelly, également auteur de chaque costume. Du très bonhomme Roi de trèfle de flanqué de son conseiller Pantalon (impeccable , à cœur joie sous le déguisement) aux horribles comploteurs griffés Tim Burton (hilarants – également Farfarello – et ), de la Sméraldine gothique de à la Cuisinière haute en couleur de (il s’agissait quand même de succéder à Jules Bastin), du formidable bary-tonnant Celio de à la Fata Morgana déchaînée d’une méconnaissable, des deux princesses mortes de soif ( et ) au Maître de cérémonie de et au Héraut de (fraîches recrues, comme ces dernières, de l’Opéra Studio), de la Princesse délicieuse de au Prince à l’aigu assuré de , sans oublier le Truffaldino énergique (le rôle devenant de moins en moins secondaire au fil de l’intrigue) de , chacun est parfaitement identifiable dans cet Amour des trois oranges ultra-lisible. Le chœur n’est jamais délaissé par Laurent Pelly : c’est une fois encore le cas ici où chacun a fort à faire à faire avec la scène (merveilleuses scènes de foule) comme avec la fosse, où , idéalement motoriste (les fourmis montent à plusieurs reprises dans les jambes) démontre de la plus belle façon combien image et musique peuvent se galvaniser l’une l’autre.

Lyon avait déjà vécu une belle histoire avec L’Amour des trois oranges, et la barre y avait été placée haut avec la mise en scène du regretté Louis Erlo, créée en 1980, moult fois reprises, immortalisée en DVD comme au disque : défi relevé haut la main par cette nouvelle production aux allures d’ouverture de saison idéale.

Crédit photographique : © Paul Bourdrel

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Lyon. Opéra. 18-X-2026. Serguei Prokofiev (1891-1953) : L’Amour des trois oranges, opéra en quatre actes sur un livret du compositeur d’après Carlo Gozzi. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly. Scénographie : Caroline Ginet. Lumières : Michel Le Borgne. Avec : Piotr Micinski, basse (le Roi de trèfle) ; Linard Vrielink, ténor (le Prince) ; Lucie Roche, contralto (Clarice) ; Damien Pass, baryton-basse (Léandre/Farfarello) ; Robert Lewis, ténor (Truffaldino) ; Marc Mauillon, baryton (Pantalon) ; Daniel Miroslav, baryton (le Magicien Célio) ; Gabrielle Philiponet, soprano (Fata Morgana) ; Barbara Skora, mezzo-soprano (Linette) ; Déborah Salazar, soprano (Nicolette) ; Céleste Pinel, mezzo-soprano (Smeraldina) ; Giulia Scopelliti, soprano (Ninette) ; Jean-Fernand Setti, baryton-]basse (la Cuisinière) ; Cătălin Pop, ténor (le Maître de cérémonie) ; David Rother, baryton-basse (le Héraut). Chœur (chef de choeur : Benedikt Kearns) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction musicale: Dmitry Matvienko

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