« L’Amour des trois oranges » de Sergueï Prokofiev

À emporter, DVD, DVD Musique, Opéra

« L’Amour des trois oranges » de Serge Prokofiev. Solistes : Gabriel Bacquier, Jean-Luc Viala, Vincent Le Texier, Didier Henry, Georges Gautier, Gregory Reinhart, Michèle Lagrange, Béatrice Uria-Monzon, Jules Bastin, Hélène Perraguin, Catherine Dubosc, Consuelo Caroli, Brigitte Fournier. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Lyon. Direction : Kent Nagano. Mise en scène : Louis Erlo. Production de l’Opéra national de Lyon (1989). Enregistrement spécial pour la vidéo. Bande sonore studio. Environ 1 heure 45 minutes. Livret et sous-titres en français, anglais, espagnol et allemand. DVD Arthaus 100 404.

 

« L’Amour des trois oranges » de Serge Prokofiev

Introduction

Comme un grand nombre de mélomanes je suppose, je ne connaissais de l’opéra L’Amour des trois Oranges que la fameuse Marche du même nom. Il est vrai que les opéras de Prokofiev sont assez rarement représentés et enregistrés. La seule exception notable est Guerre et paix donné à la Bastille en 2000 et qui était ainsi le seul opéra de Prokofiev que j’avais entendu jusque là. La sortie DVD de cet opéra comique de Prokofiev s’annonçait donc comme un moyen idéal d’aborder une œuvre unanimement saluée par la critique mais délaissée par les théâtres.

Historique

L’Amour des trois Oranges est le deuxième grand opéra de Prokofiev (1891-1953). Pour rappel, voici la liste exhaustive des sept opéras achevés de Prokofiev, l’orchestration de son premier essai, Madeleine, n’ayant pas été menée à bout :

0 – Madeleine (opus 13, 1911-1913), opéra en 1 acte d’après la baronne de Liéven (inachevé)
1 – Le Joueur (opus 24, 1915-1927), opéra en 4 actes et 6 tableaux d’après Dostoïevski
2 – L’Amour des trois oranges (opus 33, 1919), opéra en 4 actes d’après Gozzi
3 – L’Ange de feu (opus 37, 1919-1927), opéra en 5 actes d’après Brioussov
4 – Siméon Kotko (opus 81, 1939), opéra en 5 actes et 7 tableaux d’après « Je suis le fils du peuple travailleur » de Kataïev
5 – Les Fiançailles au couvent (opus 86, 1940), opéra lyrico-comique en 4 actes et 9 tableaux d’après La Duègne de Sheridan
6 – Guerre et paix (opus 91, 1941-1952), opéra en 5 actes et 10 tableaux d’après Tolstoï
7 – Un Homme authentique (opus 117, 1947-1948), opéra en 4 actes d’après Polevoï

L’Amour des trois oranges a été élaboré lors de la fuite de Prokofiev de la Russie révolutionnaire en 1918. Un voyage de cinq mois avec une longue étape au Japon lui permit de dresser le plan et les thèmes de ce nouvel opéra inspiré d’une pièce de Gozzi, dramaturge vénitien du XVIIIème siècle. A son arrivée en Amérique, l’Opéra de Chicago se montre intéressé par l’idée de monter un ouvrage de Prokofiev. La partition du Joueur étant restée en Russie, Prokofiev propose donc L’Amour des trois oranges.

L’opéra est achevé dès 1919, mais après quelques péripéties, la première n’a lieu que le 30 décembre 1921. C’est un succès. Mais la reprise à New York, le 14 février 1922, est descendue par la critique, apparemment hostile à une œuvre provenant d’une cité rivale. Ce ne sera malheureusement pas le seul échec new-yorkais de Prokofiev. Son Troisième concerto pour piano, chef-d’œuvre incontestable du genre, sera lui aussi acclamé à Chicago pour être ensuite rejeté par le public de New York. Prokofiev gardera une certaine rancune envers ce pays qui n’était pas prêt, selon lui, à accepter ce qu’il appelait la « nouvelle musique », et où les journaux parlaient toujours du « compositeur » Stravinsky et du « pianiste-titan aux mains d’acier » Prokofiev.

Par la suite, L’Amour des trois oranges fut rarement donné sur scène et seule la suite tirée de l’opéra connut une certaine célébrité. Il est à noter que Prokofiev avait toujours l’habitude de composer d’après ses opéras, ses ballets et ses musiques de film une ou plusieurs suites (ainsi sont nées les célèbres suites du Lieutenant Kijé et de Roméo et Juliette), quand ce n’étaient pas des symphonies entières (Troisième symphonie d’après l’opéra L’Ange de feu, Quatrième symphonie d’après de ballet Le Fils prodigue). La suite de L’Amour des trois oranges comprend six tableaux : Les Ridicules, Le Magicien et la Fée jouant aux cartes, Marche, Scherzo, Le Prince et la Princesse, « Le Combat ».

Livret

Le livret fut rédigé entièrement en français par Serge Prokofiev lui-même et Véra Janacopoulos.

L’histoire se passe dans un royaume imaginaire, celui des cartes à jouer. Un prince hypocondriaque ne peut guérir de sa maladie que par un rire. Le valet Pantalon et l’amuseur Truffaldino, sur l’ordre du Roi, essayent de le distraire en vain, mais ils sont contrariés par le Premier ministre Léandre et la nièce Clarisse, qui rêvent de prendre le pouvoir, et par la Fée Morgana qui a gagné face au magicien Célio la destinée du Prince. Cependant, la Fée Morgana provoque malgré elle la guérison du Prince en provoquant son rire. Elle se venge en imposant au Prince une nouvelle épreuve : trouver trois oranges magiques. Le Prince sera secondé dans son aventure périlleuse par Truffaldino et bénéficiera de l’aide du magicien Célio. Chaque orange contient une princesse, mais c’est là toute une histoire dont je laisse la conclusion à la découverte du spectateur.

Le ton est avant tout comique et marqué du sceau de la satire. L’action se passe à trois niveaux : celui des humains (politique et amour), celui des forces magiques (la fée et le magicien), et celui des Ridicules, sortes de chœur grec commentant l’action, quand ils n’agissent pas directement sur elle. Les différents chœurs – Les Tragiques, Les Comiques, Les Lyriques, Les Têtes vides et Les Ridicules – confrontent d’ailleurs leur sensibilité dès le prologue.

Musique

La musique des Trois oranges est avant tout brillante, mais jamais surchargée ou excessive. L’orchestration est à la fois très riche et très légère, laissant toujours le dessus à la voix. La ligne mélodique suit les moindres inflexions du texte avec beaucoup d’acuité et le duo d’amour du dernier acte est l’occasion pour Prokofiev de laisser s’épancher toute l’intensité de son talent lyrique. Mais ce qui distingue le plus cette musique, c’est ce mélange étourdissant d’invention sans limite, de féerie et de sorcellerie, d’humour et d’ironie, et de lyrisme. Les atmosphères sont merveilleusement rendues et changent d’une seconde à l’autre : bref, de la musique de cinéma avant l’heure et les films d’Eisenstein.

Mise en scène

La mise en scène est la parfaite image de la musique de Prokofiev. Les décors, très lumineux et épurés, sont constitués de simples murs blancs mobiles. Les costumes sont de facture très classique et atemporelle, seuls le magicien Célio et la fée Morgana ont vraiment des tenues folkloriques appropriées à leur rôle. Au milieu de tout cela, les chanteurs se déplacent dans un mouvement continu remarquable. Et il est bien difficile de résister au comique et aux acrobaties de certaines scènes, tous comme à la tendresse de la scène d’amour.

Distribution

Distribution francophone très homogène. Les chanteurs sont tous excellents et leur diction d’une grande intelligibilité. Une mention spéciale pour le Prince très sensible de , la voix sombre du Léandre de , et le Truffaldino aux airs de Peter Sellers de Georges Gautier.

Montage

Cette représentation de l’Opéra de Lyon n’est pas d’un enregistrement public, mais destiné spécialement à la vidéo. On n’a donc aucun bruit de la part du public ! Et le réalisateur dispose d’une grande liberté de caméra qu’il n’a pas laissé passer. Ce montage est étourdissant de travellings et de plongées en tout genre. Il ne s’agit pas de ces plans larges, fixes et uniques pendant deux heures et qui sabordent n’importe quel opéra à la télévision. Ici, on se retrouve vraiment au cœur de l’action et on suit tous les mouvements à travers une multitude d’angles astucieux. Un montage digne de l’invention de Prokofiev.

Pour la bande son, il s’agit de la version de studio disponible chez Virgin. On a ainsi l’avantage d’un son très proche et de très bonne qualité. Le doublage est tout à fait convaincant même si l’on perd souvent la dimension spatiale de la voix : celle-ci se trouve ainsi parfois en contradiction avec les mouvements du chanteur (par exemple voix de face et acteur de dos). Mais il est délicat d’obtenir l’équilibre parfait en ce domaine.

Conclusion

Ce DVD est un triple enchantement. D’abord l’opéra de Prokofiev est une pure merveille que l’on gagnera à découvrir. Ensuite la production de l’Opéra de Lyon, avec ses chanteurs charismatiques et sa mise en scène époustouflante, est une véritable réussite. Enfin le montage vidéo et la prise de son sont un modèle du genre. Recommandé sans modération.

Après cet enthousiasme des Trois oranges, je me suis mis à la découverte des autres opéras de Prokofiev, et notamment de L’Ange de feu, le troisième grand opéra de son auteur, qui est, par son côté sombre et tragique, la face opposée des Trois oranges : une partition fascinante que j’attends avec impatience en DVD. Enfin, on notera qu’un enregistrement historique en CD de Un Homme authentique, dernier opéra de Prokofiev, vient de sortir en septembre chez Chandos.

Technique

Technique superlative. Image bien rendue, très bonne lumière. Prise de son en studio, donc impeccable.

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.