Intégrale Mahler inégale de Bychkov à Prague
Depuis sa nomination en 2018 à la direction musicale du Philharmonique tchèque, Semyon Bychkov a entrepris une étroite collaboration avec le label Pentatone. En 2025, il a achevé l'enregistrement des symphonies de Mahler. Quelle place accorder à cette nouvelle intégrale ?
La présente intégrale est la seconde achevée par la phalange pragoise (malgré l'incompréhensible absence de l'Adagio de la Symphonie n° 10). La première fut signée par Vaclav Neumann pour Supraphon, à la fin des années soixante-dix. Il est d'ailleurs étonnant que cet orchestre qui ait tant interprété l'œuvre de Mahler – le compositeur dirigea la création de la Symphonie n° 7, le 19 septembre 1908 à Prague – et dont il existe quelques gravures remarquables (Ancerl, Sejna, Ashkenazy…) ne soit pas allé au terme de plusieurs intégrales bien avancées. Ce fut le cas avec Neumann (Canyon), Zdenek Macal (Exton) et Ken-Ichiro Kobayashi (Exton). Quant au legs discographique de Bychkov antérieur à la Philharmonie Tchèque, il se concentre sur quelques partitions avec le Symphonique de la Radio de Cologne. A Paris, il acheva son mandat pour le moins houleux avec la Symphonie n° 2 dont les captations en concert furent envisagées pour une sortie chez Philips, qui n'eut jamais lieu.
Premier constat : la réverbération si particulière de l'acoustique du Rudolfinum est délicate pour l'orchestration mahlérienne. Le travail de Pentatone est remarquable d'équilibre et de précision, mais montre ses limites dans les partitions avec chœurs. Second constat : plusieurs CD atteignent presque les 1h27' de durée.
Dès le début de la Symphonie n° 1, nous entrons dans une lecture dont les constantes vont demeurer inchangées durant l'intégrale : peu de surprises tant la direction ne cherche aucun message en particulier en dehors de la beauté des phrases et dans le cas présent, le caractère pastoral du premier mouvement. Cette Titan est une version de première écoute, sans le parfum d'un Ancerl, sans le feu intérieur que l'on sait des grandes lectures. La marche funèbre est sans aspérité et le finale d'une tension toute calculée. On s'ennuierait presque.
Les sonorités du début de la Symphonie n° 2 laissent perplexe. Rien de caractéristique ou, du moins, qui indiquerait une formation d'Europe centrale. L'orchestre est démonstratif et valeureux, routinier presque dans l'Andante moderato. Le mouvement suivant, In ruhig fliessender Bewegung (dans un mouvement tranquille et coulant) est intéressant même si la valse manque de piquant. Un peu plus de vie de « bas étage » et ce serait parfait. A noter la mise en espace naturelle des deux solistes et des chœurs. L'alto Elisabeth Kulman chante avec beaucoup d'émotion sur le registre de l'émerveillement. Les chœurs sont excellents et la progression des quinze dernières minutes est réalisée à la perfection. Malgré le choix de tempi mesurés, il manque encore l'expression de la foi, une force qui concentre et libère l'énergie (en référence à Haitink avec Berlin chez Philips). Qui plus est, l'acoustique est plus difficile à manier avec des chœurs qui se brouillent et certains instruments envahissants comme, par exemple, les cloches tubes.
Ces critiques s'amenuisent dans la Symphonie n° 3 particulièrement réussie sur le plan de la captation. Les dynamiques sont impressionnantes tout comme le placement juste des pupitres, notamment des cuivres. Bychkov joue sur les timbres différenciés et le caractère fruité des vents. Il élabore une narration à la fois émouvante et spectaculaire. On apprécie la délicatesse murmurante de la petite harmonie, le charmant cor de postillon et les rutilantes fanfares. Catriona Morison chante dans un climat spianato, un choix bien “monochrome” de Bychkov. Quant à la soliste, n'est pas Janet Baker ou Christa Ludwig qui veut… Les chœurs d'enfants offrent une honnête prestation. Le tempo du finale est dans la moyenne la plus lente de la discographie. Bychkov a du mal à tenir la tension jusque dans l'embrasement finale qui manque de projection.
La lecture de la Symphonie n° 4 est éloquente. Voilà une version de belle facture, millimétrée comme peut l'être une captation sans le défi du concert. Excellents violon solo et cors. Tout est en place avec de l'esprit et de l'énergie. Cela bouillonne d'intentions « circonspect et sans presser » est-il indiqué sur la partition. Les pupitres ornementent avec beaucoup de saveur. Le deuxième mouvement aurait pu être davantage cinglant et ironique à l'instar du violon solo accordé un ton trop haut. Bychkov prend un tempo assez retenu dans l'Adagio. Admirons sans être bouleversés. Le finale et ses joies du paradis suggérées manquent un peu d'innocence de la part de la soprano Chen Reiss. L'enregistrement privilégie les détails des interventions des bois qui sont délectables.
Dès les premières notes de la trompette solo dans la Symphonie n° 5, nous sommes captés par l'engagement de l'orchestre. Somptueux ! Et, à nouveau, on regrette que Bychkov tienne de manière aussi rigide le phrasé. Lorsque les rythmes de marche deviennent procession et les pas de danses se teintent d'effluves bohèmes voire klezmer, le chef tient fermement les pupitres quand d'autres baguettes (Bernstein, Chailly, par exemple) laissaient respirer les solistes. Le deuxième mouvement et le Scherzo qui suit, sont d'une raideur assez inexplicable. De fait, les élans parodiques perdent de leur substance et les passages lyriques, de leur intensité. Curieux choix. L'Adagietto est pris au bon tempo, allant, avec une émotion retenue d'un bel effet. La vivacité brillante du finale n'en est que plus logique. Bychkov donne l'impression de concevoir cette page comme un poème symphonique à part entière avec ses épisodes successifs. L'emballement conclusif n'est pas celui que nous aurions imaginé.
La Symphonie n° 6 s'ouvre de manière magistrale avec un élan et une puissance qui rappellent les lectures aux tempi soutenus de Tennstedt et de Solti. Il y a un panache certain sans duretés toutefois dans les cordes. Le léger affaissement des contrastes que l'on a connu dans d'autres premiers mouvements ne se produit pas. Bâti avec la même densité expressive, le Scherzo (heureusement placé en deuxième position) est plus réussi encore, d'une grande élégance et acidité de timbres. L'orchestre est magnifique d'engagement. L'Andante avec un hautbois et un cor solo aux couleurs subtiles aurait mérité davantage de passion. C'est le mouvement le moins marquant. L'ouverture du finale grandiose est l'une des plus belles réussites de la discographie. Il est capté dans la profondeur des pupitres, avec une ample respiration et un sens du mystère qui séduisent d'emblée. Nous sommes dans une narration portée par le superbe travail des cuivres wagnériens. Bychkov sollicite pleinement les solistes et libère le son de l'orchestre qui s'en donne à cœur joie. Cette version se place haut dans une discographie fantastique. Peut-être qu'une captation en concert aurait apporté un supplément de folie, le sentiment de perte de contrôle dans cette musique d'anéantissement, jusque dans les deux coups de marteau un peu trop mat.
Tenue avec moins que souplesse que l'opus précédent, la Symphonie n° 7 débute avec une certaine raideur. La marche initiale a perdu sa dimension claudiquante tant Bychkov est soucieux de respecter à la lettre, les équilibres. L'architecture est d'autant plus complexe qu'elle révèle aussi un abandon sensuel, une ironie et un sens aigu du grotesque. Dans cette version, nous en restons à une lecture littérale dont les échappées fantomatiques (premier Scherzo) ont disparu. Ne reste alors que la beauté des timbres d'un orchestre bien timide (pizzicati des cordes). A cette danse des morts à laquelle on ne croit guère succède un scherzo dont l'expressionnisme naissant et l'élan de la valse n'apparaissent guère. La seconde Nachtmusik (avec le piquant de la guitare et de la mandoline) et le finale fermement ordonnés sont plus réussis.
Les qualités acoustiques du Dvořák Hall du Rudolfinum sont aussi ses défauts dans les masses sonores qui associent chœurs et instrumentistes. Dans le cas de la Symphonie n° 8, les forces gigantesques réunies contraignent à diminuer les tempi, à tenir la justesse des voix qui n'est pas évidente dans le Veni Creator et à préserver l'expressivité du texte. Bychkov impose une fragmentation des épisodes avec une perte du mouvement d'ensemble. La seconde partie, la Scène de Faust est plus aboutie car aucun effet de masse – sauf dans le finale – ne pose de tels défis. L'étirement des phrases accentue la dimension oratorio de cette partie de l'œuvre. La distribution vocale est correcte, assez homogène, mais malheureusement trop fondue dans l'ensemble.
La Symphonie n° 9 débute de manière contemplative et presque décharnée. Les tensions se resserrent afin d'amplifier les passages les plus lyriques. De fait, on ressent le côté “fabriqué” et le principe « tension – relâchement » systématisé. L'ensemble paraît peu naturel, concentré sur la plastique des interventions solistes (flûtes, cors, violoncelles… ) et l'aboutissement des climax. Il était prévisible que le deuxième mouvement soit d'un plus grand intérêt en raison des sérénades des vents et des danses, ländler et valses qui s'enchevêtrent. Virtuose à souhait, le Rondo-Burleske est plus brouillon qu'agressif. Il lasse rapidement. Le finale produit uniquement du beau son. Cela tout parait tellement calculé !
Pour conclure, la Symphonie n° 6 domine ce coffret. Les Symphonies n° 3, 4 et 5 sont des plus intéressantes. Le bilan de cette somme apparait donc mitigé face aux intégrales marquantes de la discographie : Haitink, Bernstein, Solti, Tennstedt, Sinopoli et Gielen.














