5e de Mahler par Andris Nelsons et Vienne : une affiche qui ne tient pas toutes ses promesses
Intégrale Mahler en vue par Andris Nelsons et les Wiener Philharmoniker ! La Symphonie n° 5 en est le premier jalon disponible uniquement en téléchargement. La parution du cycle en CD sera disponible en octobre prochain. Premières impressions.
Après ses anthologies Strauss, Bruckner et Chostakovitch, Andris Nelsons aborde l'intégrale Mahler. Il a déjà gravé la Symphonie n° 2 à trois reprises (avec le Philharmonique de Berlin et en DVD avec le Symphonique de Boston et le Philharmonique de Vienne). La Symphonie n° 4 (avec Vienne) et la Symphonie n°5 l'ont été également en DVD. Cette dernière fut captée pour Accentus avec l'Orchestre du festival de Lucerne en 2015. Sept ans plus tard et toujours en concert, mais cette fois-ci au Festival de Salzbourg, Nelsons et les viennois donnaient la Symphonie n° 5 en DVD (CMajor). Cette version parait aujourd'hui en CD. Le programme intégral du concert offrait, outre la symphonie, le Concerto pour piano n° 2 de Bartok et l'Arabesque de Schumann avec, en soliste, Yefim Bronfman.
Notons que l'enregistrement propose une indexation détaillée de chaque mouvement en fonction des indications de caractère ou d'expression de la partition. Cela n'a aucun sens et peut même perturber l'écoute, ce qui est le cas en téléchargement.
La première version de la Symphonie n° 5 qu'Andris Nelsons grava en 2015 à Lucerne accentuait les contrastes aussi bien dynamiques que de tempi. Une théâtralisation permanente, une recherche de l'effet immédiat fonctionnait en vidéo parce que l'image témoigne de manière spectaculaire de l'engagement physique.
Dans la nouvelle lecture, les premières mesures de la fanfare introductive se lancent avec un aplomb et une détermination qui impressionnent. C'est un superbe lever de rideau. Par conséquent, on espère que le spectacle débute par les métamorphoses successives et violemment expressives de la marche funèbre. Curieusement, l'énergie se perd dans une sorte de contemplation et d'accentuation de motifs décortiqués. La trompette solo relance sans cesse la “machinerie” qui, invariablement, s'effondre dans la procession funèbre (Wie ein Kondukt) comme une sorte d'avachissement de la masse sonore, une musique de kiosque jouée au ralenti. Nous sommes à la limite de la caricature. Nelsons cherche par dessus tout à saisir l'auditeur dans une démarche à notre sens toute berliozienne : contraster au maximum les deux thèmes pour faire en sorte que la violence abrupte de la seconde idée musicale nous sidère après la déploration du premier thème. Le mouvement perd sa cohérence, malgré la réactivité et la virtuosité de l'orchestre en concert.
La tempête du second mouvement – Stürmisch bewegt. Mit grösster Vehemenz – est littéralement “menottée”. Là encore, l'élan disparait, la ligne mélodique s'étale. Les intrusions de la marche, les expressions de la révolte et du désespoir n'ont plus de consistance. On perçoit distinctement les bruits de salle, voire l'impatience du public. Les pupitres jouent à merveille des trouvailles sonores avec des instruments utilisés à contre-emploi, des rythmes décalés qui précipitent les thèmes les uns contre les autres jusqu'à ce qu'ils fusionnent dans un chant de victoire.
Le Scherzo parait plus intéressant. Le caractère virevoltant du rythme pointé nous invite à oublier ce qui s'est passé quelques minutes plus tôt. Même si le sarcasme et l'ironie sont encore bien corsetés, l'œuvre brille dans sa splendeur viennoise. Les sonneries de cuivres triomphent et le premier cor “obligato” qui tient l'une des parties solistes les plus exposées et difficiles de tout le répertoire symphonique s'en tire magnifiquement bien. Hélas, au fil du mouvement, les tempi s'effondrent à nouveau, Nicht zu schnell devenant Lento, la partition se décompose en une suite d'épisodes (comme justifiant l'indexation dénoncée plus haut). Dans la coda conclusive, les mélodies, les brides de thèmes secondaires devraient s'agglutiner en une sorte de chaos sonore. Tout parait ici bien lisse, loin des lectures inspirées de Bernstein et Abbado avec la même phalange.
Les cordes de l'Adagietto sont splendides, créant un effet de souffle comme suspendu. Une conception de l'immobilité qui peut paraître excessive voire “fabriquée”. Quoi de plus anodin que les quelques notes énoncées dans les premières mesures du Rondo-final ? Cet allegro suivi d'un allegro giocoso dissimule sa véritable puissance. Nelsons préserve le sentiment de joie irrépressible de la page. Une fois encore, l'emballement que l'on espère (réécouter Chailly et le Concertgebouw d'Amsterdam ! ) ne se produit pas parce que Nelsons retient sans cesse l'orchestre, faisant perdre une partie du caractère exalté et triomphant du mouvement.
Si cette nouvelle version viennoise témoigne de l'excellence de l'orchestre, elle ne remet nullement en cause les références d'une discographie considérable : Chailly, Bernstein, Haitink, Solti, Kubelik, Tennstedt, Karajan…








