Intensités russes avec Alexandra Dovgan et Daniele Rustioni avec l’ONF
Pour la première fois en concert avec orchestre à Paris, Alexandra Dovgan démontre par l'intensité de son jeu et l'intelligence de son phrasé pour Rachmaninov qu'elle n'est pas juste une enfant prodige, tandis que Daniele Rustioni profite de sa première devant le National pour intensifier ensuite les tourments de Manfred de Tchaïkovski.
Dans notre époque amatrice de nouveautés permanentes, les jeunes prodiges sont légion, bien qu'avec le temps, beaucoup n'intéressent plus dès qu'ils sortent de l'enfance. Devant cette méfiance, il nous arrive nous-même de passer à côté de certains grands en devenir… jusqu'à ce qu'ils le deviennent vraiment. À l'écoute d'Alexandra Dovgan dans la Rhapsodie sur un Thème de Paganini de Rachmaninov, c'est exactement ce que nous nous sommes dit. Entendue pour la première fois en France en 2019 lors des concerts du matin au Théâtre des Champs-Élysées, la Russe de 12 ans avait impressionné en tant que jeune prodige. Pourtant, nous n'avions pas couvert par la suite ses quatre concerts (toujours en matinées) les années d'après, n'observant ainsi pas l'évolution et l'affirmation de son jeu. C'est donc avec un regard quasi-novice que nous écoutons la pianiste, aujourd'hui majeure, le 16 avril à l'Auditorium de Radio France.
Pour la première fois à Paris en concert de soirée et avec orchestre, celle qui a déjà joué à La Roque d'Anthéron et reviendra au Théâtre des Champs-Elysées le 13 mai pour un récital Piano 4 étoiles, nous fascine à présent dès les premières mesures de Rachmaninov. Dans les 24 variations sur le 24ème Caprice de Paganini de la Rhapsodie, elle ne fait qu'une bouché des six premières, avec lesquelles elle intéresse à chaque instant par la subtilité et la justesse du phrasé. Évidemment, la technique est tout aussi parfaite, mélange d'une dextérité à toute épreuve, qui nous surprend d'ailleurs dans la façon de croiser les mains pour gérer certains doigtés, et d'une intensité de toucher qui rappelle la tradition de l'école russe du piano, apprise par l'artiste à l'École centrale de Moscou dès le plus jeune âge.
En très bonne harmonie avec l'accompagnement, elle profite d'un Orchestre National de France des grands soirs pour véritablement communiquer avec les musiciens, comme avec le basson solo à la Variation VII, dont elle intensifie encore l'émotion sans hésiter à frapper fort le clavier de la main droite. Puis elle montre une phénoménale maestria dans la Variation VIII, avec une manière spécifique de dramatiser la partition pour magnifier le thème du Dies Irae, avec la même puissance que lorsqu'elle le cadence dans les graves du clavier à la Variation X. En parfaite maîtrise également, le chef italien Daniele Rustioni, beaucoup entendu ces dernières années à l'Opéra de Lyon, mais encore jamais devant le National, n'hésite pas à demander souvent un jeu délié à l'ensemble français. Il l'utilise à la fois dans sa légèreté et plus encore dans ses couleurs, pour alléger certaines parties de cordes et apporter une superbe luminosité à certaines parties des flûtes et de la harpe.
La Variation XVIII ajoute encore à la splendeur de la prestation de Dovgan, déjà capable du haut de ses 18 ans d'entrer à plein dans les grandes effusions du dernier Rachmaninov, avec la même facilité technique que lui au clavier lorsqu'il enregistrait cette œuvre, puis encore dans les deux dernières et le bis, de Rachmaninov également.

Ensuite, on reste en Russie pour ce premier programme de Daniele Rustioni à l'Orchestre National de France, avec une symphonie qui aurait pu être numérotée 5ème par Tchaïkovski vu l'époque de composition, et la façon dont elle s'en rapproche par son extrême maturité. Écrite comme un long poème symphonique d'après le héros de Byron, la Symphonie Manfred est méconnue voire une mal-aimée en Occident. Mais pour certaines chefs russes, c'est l'une des plus grandes, comme pour Evgeny Svetlanov, qui l'avait imposé la seule fois où Karajan lui avait laissé ses Berliner Philharmoniker (l'enregistrement live existe chez Testament).
Fougueuse et elle aussi très effusive, l'œuvre convient parfaitement au chef italien, qui fonce dedans sans hésiter à proposer de grands gestes sur son podium, au risque d'une petite baisse de vigueur au 2ème mouvement, et d'une grande fatigue physique à la fin de l'interprétation. Dès le début très dramatique, en vrai chef opératique, Rustioni utilise la grande formation française pour en faire ressortir les plus beaux coloris. Et cette fois, il profite du cor solo de Julien Mange, d'une justesse de chaque instant, en plus du cor anglais de Laurent Decker, du basson solo et des excellentes clarinette basse et flûte piccolo. Au premier violon, Elisabeth Glab, qui remplace maintenant Sarah Nemtanu, fait également montre d'une grande maturité de jeu, toujours très attentive aux temps donnés par le chef.
Passionnant dès le Lento lugubre, Rustioni exalte particulièrement le très grand thème leitmotivique qui apparaît à la fin du premier mouvement. Celui-ci est repris avec une grande intensité en fin de symphonie, porté cette fois par l'effusivité du timbalier comme des cuivres, ainsi que par l'orgue ardent de Radio France. De grand style, cette prestation affirme un peu plus la grande technicité du chef italien qui fêtait ses 43 ans deux jours plus tard, et qu'il faudra également plus considérer à l'avenir comme un important chef symphonique.














