Le mystère de l’amour reste entier

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. Théâtre du Capitole. 22-V-2009. Richard Strauss (1864-1949) : Salome, drame musical en un acte sur un livret de Hedwig Lachman. Mise en scène, chorégraphie, décors, costumes et lumières : Pet Halmen. Avec : Thomas Moser, Herodes ; Doris Soffel, Herodias ; Camilla Nylund, Salome ; Morten Franck Larsen, Jokanaan ; Martin Mühle, Narraboth ; Silvia de la Muela, Page der Herodias ; Ian Caley, Emiliano Gonzales Toro, Erik Arman, Juan Falcon, Steven Scheshareg, die funf Juden ; Olivier Zwarg, Vernon Kirk, zwei Nazarener ; Istvan Kovacs, Harold Wilson, zwei Soldaten ; Philippe Fourcade, ein Cappadocier ; Stanislas de Barbeyrac, ein Sklave. Orchestre national du Capitole de Toulouse, direction : Pinchas Steinberg

Salome

Pour sa nouvelle production de Salome, le Capitole a confié la réalisation scénique à espérant entretenir le parfum de scandale entourant la partition que la pièce d’Oscar Wilde a inspiré à . De scandale il n’y a pas eu et celui qui avait toutes les cartes en main, cumulant décors, costumes, lumières, chorégraphie et mise en scène, se révèle au final plus décevant qu’irritant.

En revanche au niveau musical, une nouvelle fois, porte l’opéra à bout de bras (cf la production d’Andrea Chénier). Il propose une lecture exemplaire faisant de la fosse et du plateau une seule unité au service des plus infimes détails de la partition. L’Orchestre du Capitole, qu’il connaît bien, réagit à toutes ses indications. Les couleurs orchestrales sont torrides, ou maladives, les nuances extrêmement bien dosées afin de ne jamais mettre les chanteurs en difficulté, les tempi sont nerveux ou alanguis mais toujours justes. Cette direction si ferme et souple à la fois laisse entendre toute la modernité de cette partition à l’orchestration si rutilante. La distribution est capitale dans cet opéra car les moyens exigés sont considérables. est une habituée du rôle-titre (lire la chronique de notre confrère Andreas Laska) et elle en maîtrise toutes les difficultés. Longue voix de soprano juvénile capable de notes poitrinées sonores, elle se range dans les Salomé jeunes et passionnées. Elle est capable de très audacieuses colorations de sa voix en particulier le sulfureux «Ich habe deinen Mund geküsst, Jokanaan» avec un accompagnement d’orchestre évoquant un félin amoureux. La beauté du timbre égale la beauté de la femme, et c’est une des grandes frustrations de cette mise en scène qui refuse à une telle artiste toute sensualité et toute féminité. Morten Franck Larsen a lui aussi une bonne connaissance du rôle de Jokanaan, son aisance vocale et scénique est appréciable, le timbre est jeune et beau, la voix pleine de santé. est un Hérode très en voix et bien chantant, l’acteur est habile passant d’une certaine classe à un misérabilisme total quand il se dénude sans perruque. campe une Hérodiade dans le droit fil de sa Nourrice de la Femme sans ombre. Les couleurs contrastées de la voix, l’inégalité des registres et la magnifique projection du son lui permettent d’incarner la maîtresse sadique dominatrice demandée par la mise en scène. Une autre très belle voix se distingue, il s’agit de Martin Mühle dans Narraboth, timbre clair, allié à une puissance confortable. Tous les autres chanteurs sont admirables et seule , n’a pas le poids vocal suffisant par rapport à cette distribution superlative. Musicalement tout le non-conformisme de cette partition a donc été parfaitement offert.

Reste à évoquer l’univers proposé par . Un univers cohérent, sans époque particulière, s’inspirant des films de science-fiction, des bandes dessinées, des mangas. Le décor représente un lieu fermé sur les cotés, ouvert uniquement sur une lune gigantesque au fond, lune qui change de couleurs. La fosse, prison de Jokanaan est centrale, aussi grande que la lune. Tous les matériaux du décor sont froids et le noir domine. Un monde glacial, cruel et déshumanisé dans lequel l’avilissement de l’homme par l’homme est la règle. La sexualité se limite à de la pornographie. Tous les genres sont présents, masturbation, fétichisme, sado-masochisme, travestissements, nécrophilie, avec clous, cuir et latex. Seule Salomé dans une robe d’écolière avec des bas roses est d’une autre nature et la question de la pédophilie s’insinue, dans la Danse des sept voiles en particulier quand elle s’offre aux religieux libidineux. L’énorme phallus qui sort de la fosse centrale est assez ridicule, plexiglas translucide dans lequel on aperçoit Jokanaan, et duquel Salomé ne sait trop que faire. Cette Danse des sept voiles est si opposée à la sensualité de la partition, si peu dansée que la frustration est grande. C’est Hérode qui se déshabille et après un ultime pas de valse, Salomé lui arrache sa perruque. L’impuissance du Tetrarque ne fait plus de doutes lorsqu’il apparaît chauve avec ses sous-vêtements féminins.

La scène finale avec la tête de Jokanaan n’apporte pas de changement et la jeune princesse reste une enfant et ne devient pas femme. Quand on sait la folie qui existe dans ce rôle (et qui a fait l’objet d’un essai) on ne peut qu’être déçu par une proposition de mise en scène qui reprend des éléments du monde de la pornographie sans réelle nouveauté ni possibilité d’évolution pour le rôle-titre. Pour les yeux tout est bien trop lisse et glacé ici. Mais musicalement le feu était dans la fosse et le mystère de l’amour aussi.

Crédit photographique : (Salomé), Morten Frank Larsen (Jokanaan), Martin Mühle (Narraboth) ; (Hérodiade), (Hérode), Camilla Nylund (Salomé) © David Herrero

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