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Le terrible rigorisme psychologique et religieux de Manuel de Falla

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En tant que médecin et musicologue, Jean-Luc Caron propose aux lecteurs de ResMusica un dossier original sur les pathologies et la mort des plus grands musiciens. Pour accéder au dossier complet : Pathologies et mort de musiciens

 

Compositeur espagnol majeur avec (vers 1500-1553) et (vers 1548-1611), (1876-1946) a magnifié le style national romantique, dressé par (1860-1909) et (1867-1916), qu’il sut exalter sous l’influence de deux grands maîtres contemporains modernes, (1862-1918) et Igor Stravinski (1882-1971). Son impressionnisme flamboyant fit place vers la fin de sa vie à une sorte de quintessence ibérique du néoclassicisme dépouillé.

Ayant opté pour une carrière musicale après avoir assisté à un concert à Cadix en 1893, il poursuit sa formation au Conservatoire de Madrid et rencontre de nombreuses personnalités espagnoles avant de se rendre en 1907, pour une huitaine d’années en France dans la capitale de la musique européenne, Paris, où de stimulantes rencontres artistiques l’enchantent.

De Falla rencontra la célébrité avec quelques partitions majeures qui firent le tour du monde comme par exemple son opéra en deux actes La vie brève (1905), ses sensuelles et envoûtantes Nuits dans les jardins d’Espagne pour piano et orchestre (1915), la suite orchestrale échevelée de l’Amour sorcier (1915), sa musique de ballet pour Le Tricorne (1919) qui triompha avec les Ballets russes de Diaghilev, son âpre Concerto pour clavecin (1926) composé pour son amie la fameuse Wanda Landowska. Il consacra les deux dernières décennies (1925-1946) de son parcours à un projet ambitieux qui restera inachevé, la cantate scénique L’Atlantide. Son décès à Buenos Aires en novembre 1946, consécutif à une crise cardiaque, ne justifie pas de commentaires spécifiques. Ce n’est pas le cas pour sa singulière histoire mentale.

En 1911, après avoir donné des concerts à Londres, Bruxelles et Milan, il se fait oublier pour certaines raisons : une crise religieuse, un besoin de lever le pied, une pathologie ? Depuis de longues années déjà, il éprouve une intense tension physique et spirituelle, une sorte de stoïcisme, une recherche de purification, et la rencontre d’une satisfaction concomitante au contact du dépouillement mental et créateur assumé.

Socialement, homme de droite mais non franquiste pas davantage que républicain, foncièrement catholique, il ne trouve aucun réconfort dans la vie politique et sociale de son Espagne natale. Très perturbé par la mort de ses parents (en 1919) qu’il chérissait, il s’installe dès 1920 à Grenade dans une modeste maison. Ce catholique fervent et rigoureux y vivra en reclus dans les années 1920 et adoptera un style de vie dépouillé. S’il reçoit de nombreux honneurs en 1928, sa dépression nerveuse, une névrose têtue, ne lui autorise guère d’autosatisfaction et intensifie son malheur chronique. Sans compter une situation financière très préoccupante.

La Guerre d’Espagne (1936-1939) et ses conséquences civiles le tétanisent, de même que l’exécution du poète Federico García Lorca (1898-1936), son grand ami. Ces événements tragiques le conduisent à quitter définitivement son pays pour l’Amérique du Sud en 1939, où invité en Argentine, il y finit sa vie en solitaire.

De Falla adopte un comportement ascétique strict qui accentue son aspect chétif et asthénique que l’on a longtemps attribué officiellement à une arthrose chronique invalidante. Mais la vérité est autre. Sa dégradation physique et plus tard mentale, résulte d’une syphilis, maladie contractée lors d’activités sexuelles (possiblement à Paris avec une dame de petite vertu), évoluant en trois stades. Cette maladie vénérienne sérieuse a nécessité une hospitalisation secondaire possiblement liée à la découverte d’un chancre (lésion ulcéreuse) pénien apparu après un rapport contaminant (stade 1 de la maladie).

Le dernier stade, la syphilis tertiaire, s’accompagne parfois de troubles cardiovasculaires, d’anomalies neurologiques et d’atteintes ophtalmiques. La syphilis cardio-vasculaire entraîne des inflammations ou des anévrismes de l’aorte tandis que la neurosyphilis (tabès), parfois silencieuse (asymptomatique), est beaucoup plus préoccupante lorsque qu’elle conduit à des méningites (aiguës ou chroniques), des accidents vasculaires cérébraux, une atteinte du cerveau sous forme de paralysie générale, de troubles moteurs et de douleurs violentes. Ce cortège pathologique reste au-delà de toute ressource thérapeutique curatrice.

Cette maladie incurable à l’époque, même à son stade initial de chancre cutanéo-muqueux, fut longtemps cachée ou ignorée par les biographes du grand compositeur. De cela résulte la vision officielle ou fantasmée d’un homme fatigué et maladif, en apparence totalement dompté par sa foi religieuse. En réalité, il mena un combat opiniâtre contre sa sexualité et se punit sans ménagement au contact de ses désirs rangés sous la bannière davantage respectable de névrose obsessionnelle. Il n’empêche que ressortaient de toutes ces cachoteries une palpable hypochondrie et des phobies relatives aux maladies.

On a souvent souligné qu’il passait de très longs moments dans sa salle de bain à se décaper sans ménagement la peau à l’aide d’un gant de crin. Quant à ses parties génitales, il se servait de gants en caoutchouc strictement réservés à cet usage. Ces terribles représailles auto-infligées pour avoir succombé à la chair, peut-être une unique fois à Paris, se situent en opposition caractérisée à sa morale draconienne et sa ferveur religieuse intraitable. ne nous en apparaît que plus humain et sincère tant son dégoût de ces choses ne s’évaporera jamais, le condamnant impitoyablement à une existence dominée par la répugnance et les remords. Une torture incommensurable !

De nombreux indices renseignent sur son environnement religieux (chapelets accrochés aux murs, bulles papales encadrées, un calvaire, un meuble à pharmacie, un dépouillement matériel entretenu…) dans sa maison de Grenade, grave et silencieuse, sourde – ou presque – contrastant avec la chaleur sensuelle et bruyante de la ville.

Cet homme célibataire et sans enfant, pieux, timide, modeste, phobique de la saleté, rongé par l’anxiété, toujours vêtu de noir, assiste quotidiennement à la messe, prie au moins trois fois par jour, et s’impose une méditation de deux heures jour après jour. On imagine, interdit et interloqué, cette inflexible souffrance mentale et physique permanente, ce refoulement sexuel extrême, ingrédients d’une existence étrange.

Bientôt, De Falla ne compose pratiquement plus et ne quitte presque plus son fauteuil. Son état se dégradant manifestement, il dicte sa volonté d’être enterré en Argentine dans la plus grande simplicité. Il décède le 14 novembre 1946 et ses funérailles se déroulent dans la cathédrale de Córdoba. Après mille péripéties, sa dépouille sera rapatriée en Europe pour finalement être enterrée en grande pompe dans la cathédrale de Cadix, sa ville natale, le 9 janvier 1947. Sur sa tombe est inscrit selon sa volonté : « Les honneurs et la gloire n’appartiennent qu’à Dieu. » Le temps passant, les autorités espagnoles finissent par rendre les hommages justifiés au grand compositeur et transforment sa maison de Grenade en musée.

Cette existence singulière, souvent douloureuse et troublante, se trouve probablement illustrée et commentée en filigrane dans chacune des œuvres de Manuel de Falla, cet homme déchiré entre ses pulsions inconciliables jusqu’à son dernier souffle.

Pour revenir au compositeur et à sa musique merveilleuse :

Vila Marie-Christine, Rêve d’Espagne. Musique espagnole en France, Fayard, 2018.

Thieblot Gilles, Manuel de Falla, « Horizons », Bleu nuit éditeur, 2015.

Lacavalerie Xavier, Manuel de Falla, Actes Sud/Classica, 2009.

Hoffelé Jean-Charles, Manuel de Falla, Fayard, 1992.

Campodonico Luis, Falla, « Solfèges », Seuil, 1959.

Image libre de droit : Portrait de Manuel de Falla réalisé par Ignacio Zuloaga y Zabaleta en 1932

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