Aller + loin, Danse , Expositions

Noa Eshkol : Danse et compositions au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Plus de détails

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris. Noa Eshkol (1924 – 2007). Danse et compositions. Commissariat : Pascale Samuel, conservatrice de la collection moderne et contemporaine du mahJ, avec Dorota Sniezek, attachée de conservation du mahJ. Du 16 avril au 30 août 2026.

Partager

. Danse et compositions est la première rétrospective consacrée à la chorégraphe et théoricienne israélienne en France, organisée par le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, à Paris. L'accrochage consacre une large part à ses recherches chorégraphiques et sur la notation du mouvement, mais aussi à ses œuvres textiles, tapis muraux proches de l'abstraction, pratique à laquelle elle se consacra après la guerre du Kippour. Une exposition à la fois savante et créative.

Née en 1924 au kibboutz Degania en Galilée, fille d'émigrants ukrainiens installés en Palestine ottomane dans les années 1910, appartient à la première génération de sabras, profondément marquée par la primauté du collectif dans le futur État d'Israël. Pionnière de la danse contemporaine, mais aussi prolifique artiste textile, on lui doit la conception, dans les années 1950, d'un système révolutionnaire de notation du mouvement, dans un double objectif de création et de transmission.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1943, s'engage dans l'Auxiliary Territorial Service, la branche féminine de l'armée britannique, où elle sert en Égypte comme conductrice de jeep. C'est auprès de Tille Rössler, représentante de la danse expressionniste allemande, formée à Dresde auprès de Gret Palucca et installée à Tel Aviv, que Noa Eshkol étudie la danse moderne. En 1946, Noa Eshkol part à Manchester pour suivre les cours de l'Art of Movement Studio, fondé par Rudolf Laban, auprès duquel elle apprend le système de notation du mouvement «Labanotation». Elle s'installe ensuite à Londres pour suivre les cours de la Sigurd Leeder School of Dance. En 1951, à son retour en Israël, elle se détourne de ses maîtres et de la danse expressionniste.

Les années qui suivirent la création de l'État d'Israël furent profondément marquées par la mémoire de la Shoah. En 1953, c'est dans ce contexte que Noa Eshkol crée Decade (Décennie), une chorégraphie commémorant le 10ème anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie au kibboutz Lohamei Hageta'ot (kibboutz des combattants des ghettos), fondé en 1949 par des survivants. Une film muet très émouvant permet de montrer la ferveur qui a entouré cet événement commémoratif. La chorégraphie était conçue pour un grand nombre de danseurs, disposés en deux groupes sur une estrade à deux niveaux, qui finissent par se rejoindre. En écho à cette chorégraphie fondatrice, la chorégraphe israélienne réalise en 2019 The Undertaker (Le Fossoyeur), une performance filmée s'inspirant des mouvements de Decade, projetée dans le cadre de cette exposition.

En 1954, la jeune chorégraphe fonde le Chamber Dance Quartet avec Naomi Polani, Mirale Sharon et John G. Harries pour interpréter ses compositions dansées. Ses premières chorégraphies, comme Peacock (1954-1956) ou Stork (1960) sont présentées dans l'exposition, soit sous la forme de captations filmées soit à travers des séries de photographies en noir et blanc. Son style est clair et ses compositions sont minimales, sans décor ni costumes. Refusant la musique, elle compose au seul rythme du métronome – que l'on entend de manière entêtante à travers les différentes salles de l'exposition – pour permettre au spectateur de se concentrer sur les principales composantes de la danse : le corps, l'espace et le temps. Une citation de Noa Eshkol peinte sur l'un des murs de l'exposition précise cette intention : « Nous renonçons à l'utilisation de tous les outils qui ne sont pas intrinsèquement liés au mouvement. [-] Les œuvres racontent des histoires de mouvement. Aucune autre histoire n'est prévue. Aucun récit à rechercher. »

Filmée par un des danseurs dans le studio de répétition à Holon et projetée ici sur tout un mur, à l'entrée de l'exposition, Stork (Cigogne) est une pièce emblématique des premières compositions de Noa Eshkol. Toute l'attention est centrée sur des mouvements simples et précis qui mettent en évidence l'expérience du corps dans l'espace sans rechercher d'effet spectaculaire, de narration ou d'émotion.

Écrire le mouvement

Dans l'entre-deux-guerres, plusieurs systèmes de notation de la danse permettaient de transcrire le mouvement en signes. Formée en Angleterre à la notation conçue par Laban, Noa Eshkol développe à partir de 1954 sa propre méthode avec (1931-2010). Leur système fonctionne comme une partition musicale, dans laquelle Noa Eshkol, « compositrice de danse », fait jouer les corps comme des instruments.

Nommé Eshkol-Wachman Movement Notation (EWMN), ce système permet l'écriture de tout type de mouvement, animal ou humain. Une section très riche de l'exposition présente de nombreux dessins et exemples de ce système de notation, où les mouvements sont symbolisés sur les lignes horizontales, qui représentent les différentes parties du corps. Des lignes verticales divisent la page en colonnes, indiquant les unités de temps. Les symboles des mouvements sont inscrits de gauche à droite. Afin d'établir une forme qui représente tous les corps, Wachman proposa le dessin d'un «homme sans qualités», où chaque membre est réduit à une ligne droite imaginaire.

Publié à Londres en 1958, le système de notation Eshkol-Wachman est présenté comme une invention israélienne révolutionnaire à l'Exposition universelle de 1958 à Bruxelles. L'exposition présente également sous vitrine des cahiers de notes, que Noa Eshkol tenait pour chaque chorégraphie et où étaient dessinés les pas des danseurs. Par exemple, on peut voir les pas de Angles et Angels, une chorégraphie de 1979.

La notation Eshkol-Wachman repose sur la compréhension que chaque mouvement des membres est circulaire et s'inscrit dans un cercle. «Si l'articulation est considérée comme un centre fixe dans l'espace, il devient clair que tout mouvement d'un membre autour de ce centre est en fait « sphérique »» disait Noa Eshkol en 1970. C'est pourquoi Noa Eshkol et expliquaient leur théorie à l'aide de maquettes en trois dimensions.

Sept sphères en fil de fer représentant le mouvement des membres furent ainsi réalisées et sont présentées sous la forme d'une installation, dans l'exposition, grâce au soutien de la galerie Neugerriemschneider de Berlin. Pour produire ces modèles de sphères du système de référence dans les années 1950, les deux théoriciens du mouvement firent appel à John G. Harries pour les schémas explicatifs et à Amos Hetz pour la fabrication en métal.

« Il n'est plus temps de danser« 

En 1973, pendant la guerre de Kippour, alors que l'un de ses danseurs est mobilisé, Noa Eshkol déclare qu'«il n'est plus temps de danser». S'ouvre alors un nouveau chapitre de son œuvre, avec la création de wall carpets (tapis muraux) qu'elle composait à partir de formes préexistantes en utilisant des chutes de tissu (schmates en yiddish). Utilisant la technique de l'appliqué, elle les assemblait au sol, exclusivement avec des coupons récupérés dans les ateliers de confection de la banlieue de Tel-Aviv. Elle se donnait pour règle de ne jamais retailler les pièces de tissu, mais de créer à partir d'objets trouvés aux formes prédéfinies.

La salle d'introduction de l'exposition et la dernière section de l'exposition présentent plusieurs de ces wall carpets, comme A big kolo (Folk dance), titre qui renvoie au kolo, danse traditionnelle des Balkans exécutée en groupe (kolo signifiant «cercle» dans les langues slaves). Les titres de certaines de ses œuvres textiles renvoient en effet à la danse, même si pour Noa Eshkol chorégraphie et production textile étaient des pratiques séparées. Ses œuvres textiles prolongent la collaboration initiée sur les chorégraphies avec les danseurs. Ceux-ci l'aident à récupérer des chutes de tissu et viennent coudre à la main les grands assemblages simplement montés avec épingles par la chorégraphe.

Leurs héritiers animent encore aujourd'hui le , constitué de la septième génération de danseurs, qui se retrouvent quotidiennement dans la maison de Holon au sud de Tel-Aviv, aujourd'hui siège de la Noa Eshkol Foundation for Movement Notation créée par l'artiste juste avant sa mort en 2007. Depuis quinze ans, une nouvelle génération s'intéresse à l'œuvre de Noa Eshkol, dont le répertoire est pratiquement absent de la scène depuis 1972. C'est le cas de l'Américaine qui a découvert le travail de Noa Eshkol en 2008 et a conçu autour d'elle un projet au Los Angeles County Museum puis au Thyssen-Bornemisza Art Contemporary de Vienne en 2011 et 2012.

Cette très intéressante et inédite exposition Noa Eshkol. Danses et compositions se conclut ainsi par le film Quatre exercices dans la notation du mouvement qui met en scène Ruti Sela, ancienne danseuse du , exécutant une série de mouvements circulaires, lents et contrôlés.

L'exposition est accompagnée de plusieurs manifestations à l'auditorium, de workshops pour professionnels et amateurs avec le – Noa Eshkol Foundation, d'ateliers pour le jeune public, de visites guidées et de séances de Feldenkrais.

Légendes et crédits photos :

Théodore Brauner (phot.), Noa Eshkol, Mirale Sharon, John G. Harries et Naomi Polani dans Promenade, 1954-1956 Épreuve argentique, 18 x 22 cm © Paris, Adagp, 2026 Holon, Israel, The Noa Eshkol Foundation for Movement Notation

Jacob Rosner (phot.), Danse de la hora, fête de Shavou'ot au kibboutz 1949 Jérusalem, musée d'Israël, don de Naomi Schwartz

Théodore Brauner (phot.), Noa Eshkol danse Peacocks [Paons]. Première interprétation par le Chamber Dance Group Tel-Aviv, 1954-1956 Holon, Israel, The Noa Eshkol Foundation for Movement Notation © Paris, Adagp, 2026

John G. Harries, Mouvement vertical 1950-1958 Encre et collage sur papier, 31 x 25 cm

Noa Eshkol, A Big Kolo (Folk Dance) 1978 Coton, batiste, crêpe, 222 x 204,5 cm Holon, Israel, The Noa Eshkol Foundation for Movement Notation

(Visited 1 times, 1 visits today)
Partager

Plus de détails

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris. Noa Eshkol (1924 – 2007). Danse et compositions. Commissariat : Pascale Samuel, conservatrice de la collection moderne et contemporaine du mahJ, avec Dorota Sniezek, attachée de conservation du mahJ. Du 16 avril au 30 août 2026.

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.