Quatre fois trois mouvements pour Bar Avni
La cheffe d'orchestre israélienne Bar Avni, lauréate 2024 du concours La Maestra, publie son premier album à la tête de l'Orchestre national Bordeaux Aquitaine dans un programme original de quatre symphonies en trois mouvements.
Qu'est-ce qui relie Charlotte Sohy (1887-1955), Darius Milhaud (1892-1974), Igor Stravinsky (1882-1971) et Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) ? Tous ont composé des symphonies en trois mouvements, au lieu des quatre traditionnellement utilisés depuis le XVIIIᵉ siècle (même si Mozart a écrit sa Symphonie n°38 « Prague » également en trois mouvements…).
Cette structure ternaire est aussi le fil conducteur du premier album que publie sous son nom la jeune cheffe israélienne Bar Avni, lauréate (entres autres) du concours La Maestra 2024. Assistante, notamment, de Gustavo Dudamel, Myung-Whun Chung, Klaus Mäkelä, cheffe principale des Bayer Philharmoniker, Bar Avni s'est déjà taillée une belle réputation par son dynamisme et sa musicalité raffinée. Talents confirmés avec ce premier disque à la tête de l'Orchestre national Bordeaux Aquitaine.
A travers son programme original, Bar Avni nous permet ainsi de découvrir la Symphonie en ut dièse mineur « Grande Guerre » op.10 de Charlotte Sohy. Cette compositrice, amie d'études de Nadia Boulanger, élève de Mel Bonis, Albert Roussel, Louis Vierne, n'a jamais pu entendre cette ambitieuse symphonie, composée entre 1915 et 1917, mais seulement créée en 2019. Ecrite alors que son mari était lui-même engagé dans la « Grande Guerre », cette œuvre d'une grande richesse d'écriture est évidemment empreinte des angoisses et inquiétudes de l'époque. Très influencée par César Franck (la structure ternaire et cyclique, le mode mineur, le grand thème sombre d'ouverture revenant comme un leitmotiv), la symphonie de Charlotte Sohy est une œuvre dramatique que Bar Avni dirige à la pointe sèche, sans la moindre concession au post-romantisme encore perceptible.
Le contraste est évidemment saisissant avec la petite Symphonie de chambre n°1 « Le printemps » op.43 , de Darius Milhaud, qui lui succède. Bien qu'également composée en 1917, il n'y a rien ici des angoisses qui transparaissent dans la symphonie de Charlotte Sohy. Il est vrai qu'à cette époque, Darius Milhaud vit à Rio de Janeiro, où il est secrétaire de Paul Claudel à l'ambassade de France. Tout n'est donc que légèreté, insouciance et fraicheur printanière dans cette récréation musicale où les bois de l'Orchestre national Bordeaux Aquitaine sont fort sollicités. Bar Avni est au diapason de cette « pause » musicale, direction claire et aérée.
La cheffe aime les contrastes. Elle enchaîne en effet avec la Symphonie n°1 en ré majeur WQ 183/1 de Carl Philipp Emanuel Bach. Le deuxième fils de Jean-Sébastien Bach est un maître de l'insolence, de l'ambiguïté harmonique, maniant le chaud et le froid dans un même mouvement. Composée en 1775, la même année que les concertos pour violon de Mozart ou la Symphonie n°64 de Joseph Haydn, la première symphonie de CPE Bach est un concentré d'énergie, pièce ébouriffante pleine de contrastes, d'accélérations, de points de suspension, mais également de délicates mélodies. Bref, un petit chef-d'œuvre d'une dizaine de minutes, parfait résumé du génie de ce compositeur impertinent. Les cordes de l'Orchestre national Bordeaux Aquitaine apparaissent un peu épaisses dans ce répertoire encore très inspiré par la folie baroque, mais l'ensemble reste de belle prestance.
Après les « intermèdes » Milhaud et Bach, Bar Avni conclue son album comme elle l'avait débuté avec l'impressionnante Symphonie en trois mouvements d'Igor Stravinsky. Premier chef-d'œuvre de la période américaine de Stravinsky, composée entre 1942 et 1945 à Beverly Hills, cette symphonie reste marquée, par sa violence et son âpreté, par les échos de la guerre. Malgré son aversion pour la musique de cinéma et la musique à programme, Stravinsky se disait inspiré par « un film de guerre« . Avec ses percussions et son piano omniprésent, on retrouve dans cette Symphonie en trois mouvements les rythmes et les accents du Sacre du printemps, un sentiment de panique et d'urgence absolue. Bar Avni dirige cette partition puissante avec conviction. Il y manque cependant un soupçon de rage et d'ironie, pour ne pas dire de sarcasme, qui ferait toute la différence. Il est vrai que la concurrence est rude dans cette œuvre tragique, où se sont illustrés des chefs légendaires (Boulez, Bernstein, Stravinsky lui-même).
Il n'en reste pas moins que par la richesse de son programme ce premier disque de Bar Avni est absolument passionnant, « carte de visite » originale d'une artiste à suivre.
















