Hector Berlioz en Russie… la réalité enfin vue par ses contemporains russes
Berlioz voyait en la Russie sa salvatrice, à l'aune du succès financier et artistique de ses deux voyages de 1847 et 1867 à Saint-Pétersbourg. La musicologue Anastasiia Syreishchikova-Horn donne à voir la réalité telle qu'elle a été vue par les Russes eux-mêmes. Enfin !

Tout Berlozien qui se respecte sait la dette que son compositeur adoré doit à la Russie, grâce à l'accueil chaleureux et financièrement avantageux que Saint-Pétersbourg et Moscou réservèrent par deux fois au compositeur français. Mais au-delà de cette réalité perçue, quel a été l'impact réel de Berlioz sur la Russie musicale, alors que le compositeur ne parlait pas le russe, et quelle a été la vraie nature de son succès ?
C'est l'éclairage inédit et précieux qu'apporte la docteure en musicologie Anastasiia Syreishchikova-Horn. Forte d'un double parcours universitaire russe et français, maîtresse de conférences à l'Université de Lorraine, elle a fait ce que personne n'a fait avant elle : aller à la source des archives russes. Dénichant des documents souvent inédits, elle révèle ainsi et corrige une multitude d'approximations sur les dates des concerts, le contenu des programmes, et peut-être plus précieux encore, elle dessine un portrait plus nuancé de l'accueil de Berlioz par la Russie.
Car, si réel succès il y a eu pour Berlioz, et qu'il n'y a donc pas eu d'exagération sur ce qu'il a vécu et raconté, c'est d'abord au Berlioz critique unanimement respecté que le Berlioz compositeur doit d'abord cette réussite. L'élite russe, francophone, s'ouvrait progressivement à la culture européenne, et la presse russe elle-même francophone retranscrivait avec une réelle fascination les nouvelles venues de l'Ouest. Le coup de génie de Berlioz a été de s'intéresser à Mikhaïl Glinka, qui était un voisin rue de Provence lorsque le compositeur russe séjourna à Paris, et de lui consacrer un article louangeur dans le Journal des Débats du 16 avril 1845. Vue de Russie, c'était la reconnaissance internationale de leur premier compositeur. Comme un acte de (recon)naissance. Vu du coté de Berlioz, il y avait une part de calcul intéressé, Saint-Pétersbourg s'affirmant au début des années 1840 comme une destination de choix pour les tournées de solistes.
Quoi qu'il en soit, les articles de Berlioz ont préparé favorablement les esprits, précédant sa réputation de chef d'orchestre hors pair, particulièrement en 1867 où il était devenu une vraie célébrité qu'on voulait voir. Sa musique a été jouée bien sûr, mais rarement de manière intégrale, un Requiem dès 1841, un Harold en Italie, une Symphonie Fantastique, des ouvertures, des extraits de Roméo et Juliette… C'est Mili Balakirev, compositeur mais aussi remarquable chef d'orchestre et chef de file intellectuel du Groupe des Cinq, qui prit toute la mesure du génie berliozien et défendit activement sa musique en Russie.
Ouvrage au sérieux musicologique incontestable, d'un jugement très sûr sur les enjeux culturels, les affects, les convergences et incompréhensions entre la France et la Russie (tout au plus ressent-on de l'agacement vis-à-vis de La Russie en 1839 du Marquis de Custine, récit de voyage mordant – parfois à l'excès – mais reconnu par les Russes comme toujours actuel), Anastasiia Syreishchikova-Horn pousse le soin jusqu'à reproduire la version originale en russe des textes qu'elle a dénichés dans les archives. Étonnamment, ce souci documentaire n'alourdit pas la lecture et au contraire apporte un sentiment de sécurité et de fiabilité. Ce document est un ouvrage d'approfondissement pour berlioziens, mais il porte sur un thème aussi crucial pour le musicien que resté inexploré faute de locuteur russe, capable d'aller explorer les archives nationales et fonds documentaires russes.
Nul besoin d'avoir une âme de musicologue pour suivre l'autrice avec beaucoup d'intérêt dans les pérégrinations du compositeur dans ce lointain pays, les défis logistiques à surmonter pour l'organisation des concerts, et de mieux comprendre des gestes comme la dédicace de la Symphonie Fantastique au tsar Nicolas 1er, le don par Berlioz de sa baguette à Balakirev, et tout ce qui l'a amené à endurer par deux fois les rigueurs de l'hiver russe pour faire entendre sa musique.
Soutenu à bon escient par le Palazzetto Bru Zane, un apport remarquable à notre connaissance de Berlioz.














