La face cachée du son avec le Trio 20° dans le noir
Elles sont pleines d’énergie et de ressources. Réunies depuis une dizaine d’années, les trois musiciennes du Trio 20° dans le noir – Shao-Wei Chou (flûte), Lola Malique (violoncelle) et Fanny Vicens (accordéon) se donnent pour mission de défendre le répertoire qu’elles ont suscité pour leur formation atypique.

Ainsi les six pièces sélectionnées dans ce nouvel enregistrement sont-elles écrites pour elles et données en création. Instrumentales, électroacoustique ou mixtes, elles offrent autant de facettes de la création d’aujourd’hui, mêlant couleurs, exploration sonore et visages singuliers.
De Julien Malaussena, (A)side/(B)side, qui donne son titre à l’album, évoque les deux faces d’un même vinyle. La tension est soutenue dans la face A, flûte et violoncelle inscrivant leurs lignes ascendantes sur les tenues aiguës de l’accordéon. L’instrument est en vedette dans la face B, rivalisant d’énergie avec ses deux partenaires dans un geste aussi éruptif que virtuose.
Bloop du Taïwanais Wei-Chien Lin est au format des Alla breve/Création mondiale de France Musique, enchaînant cinq miniatures qui sont autant de variations sur le principe de la boucle (loop) où s’exercent les techniques de jeu étendues. L’engagement des trois musiciennes est total dans cette pièce sans concession où la flûte basse, l’accordéon microtonal et le violoncelle en scordature font converger leur action pour modeler le son et explorer des territoires inouïs. Frisant la saturation, Saddle Node de Sylvain Marty est de la même veine, exigeant une préparation des instruments. Sons et souffle, gestes et timbres fusionnent en un corps unique, soufflant, éructant et lançant des signaux inquiétants.
Pièce acousmatique (entendue à travers les haut-parleurs), J’ai besoin de (version courte) de l’artiste sonore Aude Rabillon prend une dimension documentaire, tirant son matériau des répétitions du trio lors d’une résidence au Pavillon de la Sirène : prise de son à fleur de souffle (celui de la flûtiste Shao-Wei Chou), captation sur le vif et montage plus sophistiqué mêlent réalité et onirisme. J’ai besoin de donne lieu à un long poème de la compositrice reproduit dans la pochette du CD.
Deux œuvres mixtes sont au programme. L’électronique irise l’écriture instrumentale et lui donne sa résonance dans Until after the twilight de la compositrice taïwanaise Chen-Hui Jen, un voyage poétique dans le son qui fait fluctuer les couleurs et où l’accordéon sert d’interface idéale entre les deux univers. Les quatre mouvements s’enchaînent dans Symbiotic Gardens In Situ /Ex Situ de la compositrice catalane Ariadna Alsina Tarrés. Sources électronique et instrumentale fusionnent pour déployer un espace-temps modulable où s’immerge l’écoute : trames colorées, figures éruptives, constellations lumineuses sont autant de figures dont on apprécie la qualité du son et la virtuosité du geste.
L’invention est à l’œuvre dans Quatre danses du Massif central (2020) de Jérôme Combier qui referme l’album, une prouesse en matière d’écriture instrumentale pour garder la fraîcheur de ce répertoire populaire tout en surprenant son auditoire. La mélodie virevolte d’un timbre à l’autre (« Le pas du loup »), les instruments assumant également l’accompagnement percussif : pizzicati du violoncelle et slaps de la flûte (« Bourrée à Gustave Ythier »), tapping sur le soufflet de l’accordéon ou le bois du violoncelle et frappement du pied dans « Castelnau mazurka ». « Quau te mena » est une sorte de refrain que Jérôme Combier fait revenir trois fois tout en filtrant à mesure la matière sonore, progressivement décolorée, effilochée, comme submergée. Un exercice sur le fil auquel se livrent avec bonheur les trois musiciennes, donnant la mesure de leur talent et le nuancier sans limite de leur registre.











