Deux journées enthousiasmantes aux Pianos-Folies du Touquet
Le Festival des Pianos Folies du Touquet bat son plein en cette deuxième quinzaine d’août, et anime toute la cité balnéaire depuis son ancrage au Palais des Congrès.
La probité de Sergey Tanin

Déjà remarqué lors de plusieurs concours internationaux – citons un troisième prix au Geza Anda en 2018 et l’an dernier un très prometteur sixième prix au Concours Musical Reine Elisabeth de Bruxelles – Sergey Tanin, jeune trentenaire d’origine sibérienne impose ce lundi après-midi sa stature de musicien accompli, ayant thésaurisé les apports successifs de précieux écolages : une rectitude et une immense sérénité face au clavier – on pense parfois à l’approche d’un Lugansky – acquises sans doute auprès d’Irena Plotnikova au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, une probité dans l’éclairage polyphonique héritée de Claudio Martínez-Mehner à Bâle, et l’opulence gourmande du son transmise par Anna Vinnitskaya à Hambourg, auprès de laquelle il continue d’étudier ! Ces qualités font mouche dans quatre pièces de Pancrace Royer (1746) : la pudeur, le délié de l’ornementation et le perlé du toucher dans L’Aimable rappellent un peu l’héritage ancien d’une Marcelle Meyer dans Rameau, avant que l’humour et une malice facétieuse ne se glissent dans l’enchaînement de La Rémouleuse et La Sensible. Plus roide et pathétique, La Marche des Scythes fait étalage d’une gestion économe de la pédale et d’une amplification dramatique des reprises, malgré une main gauche parfois un peu lourde face aux pièges de l’acoustique de la salle.
Dans la 26ᵉ Sonate Les Adieux de Beethoven, après un Auswahl liminaire à la fine dramatisation, même si l’on pourrait le rêver un rien plus chantant, Tanin offre une Absence empreinte d’une poignante retenue avant un Retour jubilatoire et conquérant à l’autorité péremptoire mais jamais prosaïque.
Une courte pièce de György Kurtág – …couple égyptien en route vers l’inconnu…(inspirée d’une statuette conservée au Louvre et publiée indépendamment des Játékok) donnée avec d’incroyables nuances et avec une qualité superlative de toucher, sert de bref préalable à un copieux volet consacré à Franz Liszt : à la poésie suspendue et au lyrisme radieux du Pace non trovo – le sonnet n°104 de la deuxième année de pèlerinage – de Pétrarque s’enchaînent de superbes Réminiscences de Don Juan bien campées dès leur introduction glaçante et la venue du Commandeur ! Si une légère fatigue amène quelques minimes distractions lors des redites des paraphrases variées du Là ci darem la mano, cette vaste fantaisie de concert s’achève en feu d’artifice avec cette allusion au Fin Ch’han dal vino, enlevée avec un panache souverain, et une assurance digitale et une gourmandise sonore des plus jouissives.
En bis, un retour irrésistible et très entraînant à Pancrace Royer (avec ses Tambourins) confirme le talent mâtiné d’une bonne dose d’humour de Sergey Tanin : sans aucun doute, voilà un nom à retenir.
La rencontre complice entre Edgar Moreau et David Kadouch

Le soir même, le duo formé par Edgar Moreau et David Kadouch témoigne d’une complicité manifeste, fruit d’une collaboration depuis maintenant dix ans, conquise au fil des récitals et de quelques précieux enregistrements discographiques.
En guise de hors d’oeuvre, les deux musiciens offrent la quatrième des Chansons tziganes opus 55 de Dvořák, donnée dans leur propre transcription, histoire d’installer d’emblée une atmosphère chaleureuse.
Cœur du premier volet du récital, la sonate pour violoncelle et piano opus 65 de Chopin connait une interprétation de très haute tenue, dans la lignée du récent enregistrement paru chez Erato signé par nos deux artistes. Edgar Moreau éblouit par sa tenue d’archet, son impérial sens du legato, sa noblesse de timbre et son sens remarquable du cantabile quasi opératique culminant dans un sublime largo, là où David Kadouch relance perpétuellement le discours par une variété de toucher et un rubato d’une audace plastique quasi expérimentale au gré des mouvements extrêmes. Ce contrepoint entre linéarité du violoncelle et « nervosité » assumée du clavier culmine en un Scherzo bondissant, à la progression aussi noire que fataliste dans son spleen désespéré.
En seconde partie, après la Mélodie opus 21 n°9, autre transcription des deux compères, la Sonate opus 19 de Rachmaninov, autre page chambriste majeure d’un pianiste-compositeur, audiblement conçue dans un moule proche de celui de l’opus 65 chopinien -quoique tournée vers une issue plus volubile, positive et acérée – laisse encore davantage éclater le talent de David Kadouch dans les gigantesques développements dévolus au seul clavier. Edgar Moreau y répond par un travail d’archet prodigieux, notamment par l’incisive précision des saltandos du Scherzo, avant un Andante sublimissime de cantabile, suspendu entre cieux et Terre et semblant s’ouvrir sur des espaces infinis.
Ce concert très acclamé s’achève sur deux bis très contrastés : la trop célèbre Valse n° 2 de Chostakovitch (encore une autre transcription due au duo de choc) est suivie d’une rareté de la compositrice Rita Strohl (dont nos artistes ont également gravé au disque la rarissime sonate « Titus et Bérénice »), Solitude, délicieuse page fin-de-siècle aux allures de Ständchen schubertien temporellement égarée, parfaite clôture en beauté d’un récital de haute tenue.
Cédric Tiberghien entre Grand Siècle et impressionnisme néo-classique

Le mardi 18 août, nous retrouvons à 17 heures, l’acoustique plus sèche de la Salle Victor Boucher : Cédric Tiberghien nous a concocté un programme très original, véritable jeu de miroirs entre quelques chefs-d’œuvre français d’inspiration « néo-baroque » du début du XXᵉ siècle et les maîtres anciens qui les ont involontairement ainsi dictés.
L’architecture du concert entrelace d’abord les six mouvements du Tombeau de Couperin de Ravel avec les cinq pièces du 21ᵉ Ordre de François Couperin. Peut-être pris à froid – et sur un piano aux réglages encore ajustés quelques minutes avant le début du récital – le pianiste accuse quelques raideurs au fil du cycle ravélien, mais la présente interprétation nous vaut aussi quelques belles fulgurances : une Fugue à la clarté polyphonique exemplaire, un Menuet aux demi-teintes rêveusement mélancoliques voire morbides et une Toccata finale brillamment assumée dans son flux continu. Face à cet hommage moderne, tombeau avant tout dédié à six amis proches tombés au front durant la Grande Guerre, les pages de Couperin données donc en alternance (respectivement l’élégiaque Reine des Cœurs, la capricieuse Bondissante, l’autoportrait contrapuntiquement assumé de la Couperin, La Harpée tout en échos lointains ou La Petite Pince-sans-rire et ses syncopes pleines d’humour, révèlent un Cédric Tiberghien souverain de fluidité : sans jamais chercher à pasticher le clavecin, il adapte l’ambitus du piano moderne à ces miniatures anciennes délicieusement croquées, grâce à une ornementation d’un naturel délié, une sonorité courte mais ductile magnifiée par une gestion économe de la pédale.
Le volet associant Debussy et Rameau s’avère sans doute plus homogène encore et globalement plus convaincant. L’Hommage à Rameau (tiré du premier livre des Images touche au cœur par sa lente progression processionnelle, aussi émouvante que hiératique dans ses transitions. S’y enchaînent des extraits des ramistes Pièces et Nouvelles pièces de clavecin choisis avec un flair très sûr : les célèbres Sauvages, le merveilleux Entretien des Muses à l’émotion si suspendue, et l’effervescence acérée de L’Égyptienne qui ponctue le recueil de 1728 tout en joyeuse volubilité avec ce portrait haut en couleurs.
Cette trajectoire trouve son couronnement debussyste dans une version somptueuse de L’Isle joyeuse, totalement libérée dans son délire cythérien et digitalement très assumée, avant un bis monumental : La Cathédrale engloutie, dont l’émergence progressive du choral et la gradation dynamique inéluctable impressionnent.
Le déroutant mais passionnant parcours de Mikhaïl Pletnev

En guise de clôture de nos deux jours de parcours, nous avons droit au récital très attendu de Mikhail Pletnev : il nous offre en ouverture Quatre Préludes et Fugues issus des deux livres du Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach. Le pianiste russe s’y inscrit dans une double filiation : à la fois dans la lointaine descendance de la démarche habitée et métaphysique de Sviatoslav Richter et celle d’une « surarticulation » millimétrée du discours doublée d’une sobriété absolue dans l’usage de pédale, rappelant furieusement la démarche gouldienne qu’il évoque aussi par ce chantonnement lancinant. Du mouvement jubilatoire du ré majeur (BWV 874) à la vélocité étincelante du Sol majeur (BWV 884), le jeu déconcerte autant qu’il fascine : le sujet de la fugue en sol mineur (BWV 861) est accentué dans ses suspensions d’un geste délibérément haché auquel répond l’éclairage soudainement plus amène du contre-sujet et du divertissement tandis que le monumental diptyque en si bémol mineur (BWV 891) prend des allures quasi démentielles dans sa clarté polyphonique obsessionnelle. Le toucher feutré mène à une sonorité presque désincarnée sur le grand piano de concert Shigeru Kawai, affectionné par l’interprète.
Le virtuose russe enchaîne immédiatement avec les Kreisleriana opus 16 de Robert Schumann. Là où la tradition d’interprétation aime opposer la fulgurance fébrile des pièces impaires (versant Florestan) au recueillement rêveur des pièces paires (versant Eusebius), Mikhail Pletnev dépasse ce clivage dichotomique pour fondre le cycle dans une même unité fondamentale. Son approche unifie les deux polarités schumanniennes au profit d’un grand récit romanesque en huit chapitres : un itinéraire poétique continu et labyrinthique, façonné comme le voyage intérieur d’un Wanderer hagard aux portes de la folie, héritier autant de Schubert que de E.T.A Hoffmann. En assagissant les mouvements véloces tout en traversant les séquences lentes d’incises flamboyantes – à l’instar des deuxième et sixième numéros -, le pianiste maintient un fil narratif ininterrompu presque hypnotique le long de ces pérégrinations les plus inattendues. Servie de nouveau par ce son très court, chiche en résonances mais d’une articulation prodigieuse, cette vision organique fait affleurer avec une clarté inédite les voix intérieures, les contrechants et des détails harmoniques ou rythmiques d’ordinaire noyés dans la masse, offrant, par le truchement d’une finition pianistique magistrale, un Schumann plus discursif que rupteur, fascinant de lucidité et d’originalité.
Après l’entracte, Mikhail Pletnev revient à ses anciennes amours et égrène une guirlande de seize pièces lyriques de Grieg, sélectionnées à travers neuf des dix cahiers : un programme qui recoupe, mais aussi revisite sur le plan interprétatif, largement ses enregistrements historiques (Melodiya/Alto puis DGG). Étrangement, l’instrument semble avoir totalement changé de nature durant l’entracte : le maître retrouve de manière délibérée ici une sonorité infiniment plus riche, profonde et résonnante. Dès l’ Hymne national (op. 12 n° 8) donné en ouverture, la féerie sonore s’installe, alliée à une précision digitale diabolique dans le vol vif de Papillon (op. 43 n° 1) – moins diamantin que celui de Gilels ! – , le bruissement du Petit Oiseau (op. 43 n° 4) ou les malices du lutin Puck (op. 71 n° 3). Pletnev s’amuse, désarticule la Valse-Impromptu (opus 47 n°1) jusqu’à n’en laisser qu’un squelette dansant un rien grimaçant et insuffle une ironie bienveillante aux déhanchements – jusqu’à l’épuisement ! – du Menuet de la grand-mère (op. 68 n° 2). Mais c’est dans le cantabile qu’il bouleverse : une tendresse infinie enveloppe la Berceuse (op. 38 n° 1), l’Élégie(op. 38 n° 6) et les coloris crépusculaires de Soir d’été (op. 71 n° 2). Déployant des espaces d’isolement insondables dans Le Voyageur solitaire (op. 43 n° 2) avant de resserrer le discours autour de l’intimité suave du Nocturne (op. 54 n° 4), le pianiste russe referme ce concert sur une note de pure poésie sublimant par une sépulcrale économie du geste et par une grande pudeur expressive ces labiles architectures de l’éphémère nordique.
Pour son unique bis, Mikhail Pletnev propose, toujours extraite des Pièces lyriques d’Edvard Grieg, la plus développée scène de Carnaval opus 19 n°3, à laquelle il donne un relief théâtral saisissant, notamment au gré de la fiévreuse coda.














