Avec East Meets West, Anne-Sophie Mutter fait vivre les créations qu’elle a inspirées
Pour fêter ses 50 ans de scène, Anne-Sophie Mutter lance chez Alpha son projet discographique le plus personnel. Première livraison avec l’album East Meets West.
Pour Anne-Sophie Mutter, « ce qui n’existe pas sous forme d’enregistrement n’existe pas non plus dans l’esprit des étudiants et du public ». A l’approche du cinquantième anniversaire de sa première prestation sur scène, le 23 août 1976 au Festival de Lucerne, la violoniste met sa notoriété et ses moyens à documenter et rendre disponible les œuvres qu’elle a commandées, suscitées, inspirées. Premier opus avec cet East Meets West, qui met en lumière deux compositrices et deux compositeurs, de l’Iran au Royaume-Uni, et un deuxième volume est déjà prévu au cœur de l’été avec un cap vers l' »hémisphère Ouest » et des œuvres d’André Previn et Sebastian Currier.
Tout commence sous les meilleurs auspices avec la seule pièce soliste de l’album, Likoo de la compositrice trentenaire iranienne et néerlandaise Aftab Darvishi, dont la pièce orchestrale Only violets remain a été créée en France cet hiver par l’Orchestre national des Pays de la Loire. Le likoo est un chant du peuple baloutche, établi entre le sud-est de l’Iran et le Pakistan, un chant lié à la perte : perte d’un enfant, d’un amour, de son pays. Ici, les disparus sont les victimes du mouvement Femmes, Vie, Liberté. Au surplus, l’enregistrement a eu lieu le 15 juin 2025 en pleine « Guerre des douze jours » entre Israël – États-Unis et Iran. C’est un solo profondément digne, émouvant, d’une flamme pure. Il s’éteint dans une sorte d’épuisement, qui évoque aujourd’hui la disparition de la dessinatrice de Marjane Satrapi, morte de chagrin à 56 ans le 4 juin 2026. L’interprétation d’Anne-Sophie Mutter, commanditaire et dédicataire, est hiératique, douce, immaculée. Les 6 minutes de ce solo justifient à elles seules le titre de l’album.
La violoniste est également commanditaire et dédicataire de la Gran Cadenza d’Unsuk Chin, pour deux violons. Changement complet d’atmosphère et d’intention : alors que la cadence dans un concerto est habituellement un moment d’expression individuelle et virtuose d’un soliste, ici elle met en scène deux solistes, dont le discours alterne entre « conflit, dialogue et fusion ». Unsuk Chin a gardé la virtuosité et une forme d’écriture héritée de la grande tradition européenne. Une composition et une interprétation au scalpel, d’une lumière froide et presque clinique, qui gagne certainement à être entendue en concert, pour mieux visualiser l’interaction complexe entre les interprètes. Mutter et sa partenaire Nancy Zhou délivrent une démonstration d’une autorité impressionnante.
Autre défi avec Studie über Beethoven (Étude sur Beethoven), le Quatuor à cordes n° 6 de Jörg Widmann démontre une volonté au long cours du compositeur de se comparer à son intimidant aîné. En 2010, on avait pu entendre à Paris son Con Brio qui rendait hommage à la fureur rythmique de Beethoven et à son ouverture Coriolan. Ce sixième quatuor est en fait le premier mouvement d’un nouveau métaquatuor, les cinq précédents, composés entre 1997 et 2003, ayant été conçus comme un métaquatuor en autant de parties, chaque quatuor pouvant être interprété individuellement. Widmann indiquait pour son premier métaquatuor que les interprètes devait construire le drame des quatre premiers quatuors de telle manière que le Cinquième soit perçu comme le résultat. Pour ce second cycle initié par Mutter, les Quatuors n°7 et n°8 ont déjà été composés et créés respectivement par les quatuors Artemis et Juilliard. Pour ce Quatuor n°6 (2020), en 11 mouvements, qui reprend des formules familières car héritées de Beethoven, Widmann explique que « la tonalité est d’abord posée dans le sens d’un dispositif expérimental – afin de réaliser ensuite l’expérience, de formuler des variantes et des exceptions » et montrer que « ce matériau de base prétendument usé jusqu’à la corde permet encore de dire quelque chose de nouveau, d’inouï ». Pour l’interpréter, pas de formation de quatuor, puisque Anne-Sophie Mutter tient le rôle du premier violon. On navigue entre un matériau qui sonne effectivement familière, et une architecture éclatée et dont la logique ou le plan échappe peu à peu à la compréhension. L’interprétation pas à pas est irréprochable, la cohésion d’ensemble manque, et parions que c’est précisément là ce qu’un vrai quatuor (et non une réunion ponctuelle de quatre solistes) saura apporter plus tard dans cette œuvre.
La pièce orchestrale de Thomas Adès, Air – Homage to Sibelius a priori la plus accessible et intéressante de l’album, apparaît la plus décevante. Sa création française par Mutter avec le National et Cristian Măcelaru en octobre dernier n’avait pas convaincu notre rédacteur, et cette interprétation par le compositeur à la tête du London Symphony Orchestra ne convainc pas plus. Bien davantage qu’à un Sibelius dont on ne retrouvera ni le souffle épique ni cet art d’une abstraction habitée, on pense à la Symphonie n°3 de Górecki, avec la soliste qui flotte au-dessus de l’orchestre. Les écoutes répétées, à la recherche de la bonne disposition d’esprit pour entrer dans l’œuvre, s’avèreront sans résultat.
Si l’album est d’un intérêt varié et inégal, l’engagement d’Anne-Sophie Mutter auprès de la création n’en pas moins qualitative. La réalisation éditoriale de l’album est soignée, avec un livret riche et élégant, et l’interprétation d’une netteté et d’une acuité irréprochable. Et si la violoniste est au centre du projet et se met en scène dans l’iconographie, elle le fait sans le narcissisme vu chez nombre de ses collègues solistes de notoriété égale. Quand elle affirme que ses enregistrements parus et à paraître sont un début et non une fin, pour susciter d’autres gravures par d’autres musiciens, on la croit. Parions que ces captations d’Anne-Sophie Mutter constitueront sinon ses enregistrements les plus populaires, du moins ceux qui traverseront le mieux le temps.













