Festival de Quatuors du Luberon : Hermès au plus haut des cieux
Pour sa 51ᵉ édition, le Festival de Quatuors du Luberon a choisi de s’intituler « La Musique Parfum de la Nuit ». L’occasion de voir s’estomper Hélène Caron-Salmona, qui dirigea le festival seize années durant, le programmant cette année encore, et paraître Geoffroy Couteau, nouveau et très prometteur responsable artistique.
Trois concerts (16-18 août) sur les douze du festival (14-28 août), trois Quatuors, trois ambiances : NOVO, distingué et patriote ; Hermès plus Geoffroy Couteau, impériaux et incomparables ; Métamorphoses, audacieux et généreux. Chaque représentation est introduite par quelques mots du pianiste, qui en profite pour saluer l’immense travail accompli par sa prédécesseure à la direction.
Le NOVO Quartet le 16 août dans l’église de Roussillon
Créé en 2018 et donc encore « nouveaux », les NOVO, sélectionnés par la BBC comme New Generation Artists 2025-2027, s’affirment de plus en plus comme un ensemble de premier plan, ce qui se vérifie ce soir. Évitant l’écueil que peut constituer pour les musiciens un démarrage par une œuvre classique, ils inversent au dernier moment l’ordre du programme annoncé et commencent par Entr’acte (2011) de Caroline Shaw (née en 1982). Cette partition endiablée due à celle qui n’hésite pas à monter sur scène pour jouer du violon ou chanter, est un vent de fraîcheur, à la fois par son affranchissement de toute étiquette et la référence affichée à une danse, en l’occurrence le Menuetto d’un Quatuor de Haydn. Le jeu des NOVO reste très fluide jusque dans les nombreuses transitions, autant de changements de climat caractéristiques de la musique américaine contemporaine, comme celle de John Adams. Et l’acoustique ne dessert pas l’ensemble. Le public adhère. Place ensuite à Mozart et son Quatuor à cordes n° 15 en ré mineur, K. 421 (1783). Le Quartet se tire très bien des difficultés de cet ouvrage complexe, car écrit dans une tonalité mineure et donc d’un lyrisme très nuancé. Nous sommes loin ici, en effet, de toute démonstration assurée ou de la légèreté d’un bavardage mondain. C’est plutôt un conciliabule à quatre où les rôles sont presque également distribués. L’interprétation demande donc une gestion parfaite des équilibres. Le Quatuor n° 3 op. 14 en mi bémol majeur (1897-1898) de Carl Nielsen est amplement présenté par Kaya Kato Moller, premier violon soucieux de porter haut son compatriote, que la phalange a naturellement déjà enregistré. Il est beaucoup question, dans cette introduction à une œuvre de la maturité particulièrement dense, de nature et de coucher de soleil, de sentiments, de climats variés et de l’influence de Beethoven. D’ailleurs, le premier violon est très sollicité dans les quatre mouvements, en particulier le deuxième, où il joue le thème principal, magistral par son expressivité et son ampleur, et l’Allegretto pastorale du troisième. Le public rappelle les quatre brillants interprètes, qui lui offrent en bis le choral harmonisé par Jean-Sébastien Bach O Mensch, bewein dein Sünde groß, BWV 622 : quelques minutes de recueillement et d’apaisement magnifiquement joué par un ensemble encore une fois parfaitement équilibré.
Le Quatuor Hermès et le pianiste Geoffroy Couteau le 17 août à l’Abbaye de Silvacane 
On pouvait se dire que le concert précédent nous avait transporté vers des sommets d’interprétation. Eh bien, force est de constater qu’il existe encore des cimes à cartographier ! Et gravies par les géants que sont les Hermès, dont le jeu est en outre sublimé par l’acoustique ex-tra-or-di-naire du cloître de l’Abbaye de Silvacane, les musiciens occupant un angle, tandis que les auditeurs sont installés dans deux ailes. De nouveau, la pièce contemporaine, dans le cas présent, les Six Bagatelles op. 9 pour quatuor à cordes (1911-1913) d’Anton Webern (1883-1945), passe de la deuxième à la première place dans l’ordre d’exécution. « Peu, mais beaucoup. » écrit en latin le compositeur dans sa dédicace à Alban Berg. De fait, pas de quoi s’épancher dans cette pièce qualifiée d’« aphoristique », la musique, aussi dense que brève (4 min), ne renvoyant à rien d’autre qu’à elle-même. Le Quatuor Hermès s’investit totalement dans cette écriture raffinée, mais économe, voire fantomatique et totalement dodécaphonique, à la dynamique restreinte et constituée de motifs de deux ou trois notes, laissant beaucoup de place au silence. Il faut vraiment tendre l’oreille (ce que, dans sa majorité, ne fait pas le public), voilà pourquoi la qualité des interprètes et du lieu importent tant. Tous les archets se lèvent en même temps avant d’attaquer l’Allegro ma non troppo du Quatuor à cordes n° 1 « De ma vie » en mi mineur (1876) de Bedřich Smetana (1824‑1884) et montrent d’emblée leur unité et leur force. Le Quatuor est ici un seul et même instrument. Dans ce morceau très personnel, Smetana évoque différents épisodes biographiques. Ainsi passe-t-on de la vitalité éclatante d’un romantisme revendiqué, dans le premier mouvement, à l’évocation d’une jeunesse insouciante sur un rythme de polka dans un salon bourgeois, dans le deuxième, puis du lyrisme d’une déclaration d’amour en forme d’humble prière introduite au violoncelle (quel son, quelle puissance d’Yan Levionnois, par ailleurs le présentateur passionné et passionnant du concert !), dans le troisième, à l’élan national brusquement coupé par le surgissement du mi suraigu assené par un premier violon solo (Omer Bouchez), dans le quatrième, comme un clou planté dans l’oreille symbolisant les acouphènes dont commençait à souffrir le compositeur. Le pianiste et tout nouveau directeur musical Geoffroy Couteau se joint aux Hermès afin de jouer le Quintette pour piano et cordes n° 2 en la majeur, op. 81 (1897-1898) d’Antonín Dvořák (1841-1904). L’adjonction d’un piano à un Quatuor au son déjà massif (grande présence du violoncelle et de l’alto) dans un environnement sonore parfait confère à l’ensemble la puissance d’un petit orchestre, ce qui va tout à fait à un ouvrage qui en impose par son envergure et la variété des atmosphères créées. Dans la forme sonate du premier mouvement, Dvořák étire deux thèmes de manière un peu académique à notre goût, développements si bien rendus par les cinq compères, dont on retient la présence de l’alto (Manuel Vioque-Judde) et surtout du violoncelle, soutenus harmoniquement par le piano. Ce dernier envoûte littéralement dans l’exposition du thème principal du deuxième mouvement, lequel sera lui aussi longuement varié. L’occasion de mesurer, ici et dans les deux autres mouvements, la parfaite homogénéité du clavier et des cordes. Avant d’accorder un bis, Geoffroy Couteau rappelle son compagnonnage avec le Quatuor Hermès, qui en 2019 s’était traduit par la sortie sur le label La Dolce Volta du Quintette en fa mineur, op. 34 de Johannes Brahms. C’est ce soir son deuxième mouvement, Andante, un poco Adagio, que peut apprécier l’auditoire. Un moment suspendu.
Le Quatuor Métamorphoses le 18 août dans l’église de Roussillon
Avec une bonhomie communicative, Pierre Liscia-Beaurenaut, second violon, présente avant chaque exécution les trois pièces retenues en justifiant les choix du Quatuor. Car jouer deux pièces contemporaines dans le même concert – en soi une excellente initiative puisque c’est une double invitation à la découverte ! –, peut déconcerter beaucoup d’auditeurs, souvent conservateurs dans leurs goûts musicaux, il faut bien le dire. Cela traduit-il aussi la volonté d’un jeune ensemble de se démarquer ? Quoi qu’il en soit, il se lance très classiquement dans le Quatuor à cordes en sol mineur, op. 74 n° 3 « Le Cavalier » (1793) de Joseph Haydn (1732-1809), une page bien connue des mélomanes. Une erreur ? En effet, les musiciens, peu précis, manquent d’engagement et de cohésion, comme s’ils étaient en train de s’échauffer. L’alto et le violoncelle semblent même absents. Mais la formation se réveille définitivement au quatrième mouvement, lui-même Allegro con brio. Il faudra au public une parfaite disponibilité et une grande fraîcheur d’écoute pour suivre les deux morceaux avant-gardistes encore aujourd’hui, chacun à sa manière, joués consécutivement : le Quatuor à cordes n° 3 (1987) de Sofia Goubaïdoulina et Ainsi la nuit pour quatuor à cordes (1976-1977) d’Henri Dutilleux Dans la première œuvre, en trois mouvements, on passe d’un long passage en pizzicati exclusivement, où les instruments littéralement tâtent la naissance du son dans une écoute réciproque (pour la compositrice, les instruments sont des êtres vivants), à un jeu plus expressif à l’archet, toujours dans le souci d’une exploration sonore à quatre. Les Métamorphoses sont impliqués dans cet échange très ludique, mais l’auditoire, aux applaudissements peu nourris, aura-t-il perçu la spiritualité de ce théâtre de l’intime ? Changement d’atmosphère avec Dutilleux, qui brouille les repères dans Ainsi la nuit et le mystère qui l’enveloppe d’un bout à l’autre, du crépuscule au crépuscule pourrait-on dire. Cependant, les Métamorphoses n’ont (pas encore) ni la souplesse des Julliard, ni l’expressivité des Arditti. En revanche, ils donnent leur mesure dans une pièce de caractère donnée en bis, qu’ils semblent posséder par cœur : La oración del torero de Joaquín Turina. Chaque instrument s’entend (très éloquente Mathilde Pottier, premier violon) et l’ensemble est admirablement fondu.
Crédits photographiques : © Festival de Quatuors du Luberon / ResMusica
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