Concerts, Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Les Nocturnes du piano invitent aussi la voix à Cagnes-sur-Mer

Plus de détails

Cagnes-sur-Mer. Hippodrome de la Côte d’Azur. 27-VI-2026. Kreisler/Rachmaninov : Liebesleid ; Sergei Rachmaninov (1873-1943) : sélection de Préludes op. 23 et 32 ; Alexandre Scriabine (1872-1915) : Fantaisie en si mineur op. 28 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : quatre Ballades. Adi Neuhaus, piano
28-VI-2026 : Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise D.911 ; Philippe Bianconi, piano ; Samuel Hasselhorn, baryton

Partager

La cinquième édition des Nocturnes du piano renouvelle sa programmation avec, auprès de la génération montante, et parmi elle le pianiste , deux musiciens réunis sur scène pour la première fois : , parrain du festival, et l’un des plus talentueux passeurs du lied schubertien d’aujourd’hui, . 

Le piano exalté et poétique d’ 

Issu d’une illustre lignée (les pianistes Heinrich et Stanislav Neuhaus, son grand-père), a déjà à son actif une expérience des concours et de la scène. Le programme très fourni qu’il propose ce soir d’été rassemble des pièces techniquement redoutables, comme la Fantaisie op. 28 de Scriabine qui clôt la première partie après une série de Préludes de Rachmaninov, et son arrangement du célèbre Liebesleid de Fritz Kreisler dont on savoure la sonorité épanouie, le charme et la souplesse de la ligne mélodique. Des Préludes de Rachmaninov, il a choisi en grande partie les plus lents, les plus contemplatifs des opus 23 et 32. Installant dans un ordre réinventé une ambiance nocturne et intimiste, caractérisant chacun de façon poétique, il livre ici les pages musicales les plus réussies de cette soirée. Son jeu naturel ouvre superbement l’ample espace de l’op. 23 n° 4, dégageant ses timbres et sa polyphonie, laissant ondoyer souplement la basse de l’op. 32 n° 5 dans un climat de paix, sous une main droite lumineuse. Une sombre ardeur anime les confidences de l’op. 32 n° 10 au début poignant de solitude. L’op. 32 n° 2, mélancolique, s’illumine d’une volée de cloches. L’op. 23 n° 9, très mobile, est suivi d’un op. 23 n° 6 au lyrisme voluptueux, puis d’un frémissant et ductile op. 32 n° 12 au chant d’une grande profondeur. Premier Grand Prix au Scriabin International Competition de Moscou (2010), Adi Neuhaus possède la langue de ce compositeur : brûlant d’un feu intérieur, il pousse le lyrisme exacerbé de sa Fantaisie à l’incandescence, son ivresse sonore au taquet, dans un chavirant élan romantique. 

En seconde partie la somme monumentale des quatre Ballades de est un Everest à gravir. La chaleur et la moiteur du clavier indisposent vraisemblablement le pianiste dans la première qui souffre d’égratignures, les basses manquant d’assise. Mais l’artiste redresse la barre dès la deuxième, plus solide, opposant un jeu tempétueux, fougueux, à la tendre simplicité de son début. La troisième respire, très chantée et d’une grande poésie. Jamais la ligne n’est forcée dans la quatrième, jouée avec noblesse dans une belle esthétique sonore (mais peut-être aurait-on attendu davantage de souffle épique) et s’achevant par une coda d’une grande finesse d’expression.

Winterreise au clair de lune

Donner le Voyage d’hiver de Schubert en extérieur dans l’immensité de l’hippodrome de la Côte d’Azur par une chaude soirée d’été peut paraître totalement décalé. L’écouter au crépuscule, tandis que la nuit progressivement s’installe et qu’une belle pleine lune s’élève au-dessus de la scène a quelque chose de magique. Mais la magie est d’abord dans le son, l’acoustique… Sans mur de fond, dans cet espace totalement ouvert, qui aurait pu jurer d’une telle proximité avec la voix et le piano ? Rien ne se perd, ni l’intensité, ni le timbre. Il aura fallu les infimes réglages d’un discret dispositif de sonorisation à peine nécessaire pour garantir un équilibre entre le piano et la voix dont la projection vers les tribunes est en elle-même parfaite. Le baryton est ce soir accompagné de qui revient au lied après avoir été autrefois le partenaire d’Hermann Prey huit années durant. Schubert les avait réunis. C’est son chef d’œuvre composé il y aura bientôt 200 ans qui le rapproche pour la première fois de ce grand interprète d’aujourd’hui qu’est Samuel Hassenhorn.

Préalablement, sa présentation du cycle donne d’utiles clés d’écoute et de compréhension au public qui peut suivre ensuite la narration grâce à un surtitrage. Les deux musiciens nous font entrer dans le Voyage d’hiver avec un Gute Nacht très allant, car c’est ainsi qu’il faut prendre son pas de marche pour ne pas verser dans une interminable lourdeur. Cette allure permet au chanteur d’étirer un peu le tempo, plus loin, sur Will dich im Traum nicht stören, lorsque la tonalité passe du mineur au majeur. Les deux musiciens partagent cette même attention constante portée au texte de Wilhelm Müller, le pianiste à l’affût de la moindre inflexion ou de la plus infime respiration de . Comment ne pas être touché par son incarnation du voyageur solitaire, éconduit par sa fiancée, rejeté du monde, si sincère, ne surexposant jamais les émotions pourtant livrées à nu ? Car les gestes du chanteur sont économes, pudiques, tout se lisant sur l’expression de son visage, parfois de ses mains, et surtout dans le timbre de sa voix dont il adapte la couleur et le grain aux multiples états émotionnels contenus dans les lieder. Il y a une forme de dépouillement, de renoncement à l’inutile dans sa façon de chanter le Winterreise, tout en étant ce wanderer traversé tour à tour par l’amertume, l’ardeur, la révolte, l’espoir fugace, le désespoir, la rage, la combativité, la résignation, ou en proie à l’hallucination. Samuel Hasselhorn chante son personnage, chante cette musique sans appuyer trop sur les mots, donnant juste le relief expressif, car ce qui compte c’est bien cela, la ligne mélodique jamais lâchée, jamais hachée, conduite dans un legato admirable. Il n’est pas question de parlé-chanté ici, ou si peu. Et le piano discret et présent à la fois de le suit sans s’appesantir, commente, frémit, chante aussi, souffle une brise dans le feuillage du tilleul (Der Lindenbaum), révèle des espaces intérieurs en une poignée d’accords (Das Wirtshaus), joue d’une vielle venue de l’au-delà dans le dernier lied (Der Leiermann) fantomatique, tandis que la voix du baryton semble quitter le monde, lisse et blanche, se colorant une dernière fois dans cette ultime prière : « Willst zu meinen Liedern Deine Leier dreh’n ? » (« veux-tu pour mes chants tourner la vielle ? »). Un long silence précède les applaudissements d’un public manifestement bouleversé, tandis que dans un instant d’éternité la lune a diffusé sa lueur sur le dernier accord du cycle refermé. 

Crédit photographique © Jany Campello/ResMusica

(Visited 49 times, 49 visits today)
Partager

Plus de détails

Cagnes-sur-Mer. Hippodrome de la Côte d’Azur. 27-VI-2026. Kreisler/Rachmaninov : Liebesleid ; Sergei Rachmaninov (1873-1943) : sélection de Préludes op. 23 et 32 ; Alexandre Scriabine (1872-1915) : Fantaisie en si mineur op. 28 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : quatre Ballades. Adi Neuhaus, piano
28-VI-2026 : Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise D.911 ; Philippe Bianconi, piano ; Samuel Hasselhorn, baryton

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.