The Season’s Canon, le jackpot du Ballet de l’Opéra de Paris
Le répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris est aujourd’hui son meilleur atout pour remplir les salles. Celui d’hier, comme La Bayadère reprise à l’Opéra Bastille, mais aussi des créations contemporaines telles The Seasons’ Canon de Crystal Pite. Une commande audacieuse faite il y a plus de dix ans par Benjamin Millepied, qui ancre la compagnie dans le vingt-et-unième siècle.
Sous la houlette de Ludmila Pagliero, ex-étoile désormais coordinatrice artistique de la programmation du Ballet, associée à la direction de la danse, et d’Adrien Couvez et Anna Herrmann, répétiteurs invités, c’est une toute nouvelle génération de danseurs qui a pu découvrir dans son corps Les Quatre Saisons vues par la chorégraphe australienne Crystal Pite. La moitié de la compagnie l’avait déjà dansé lors de la précédente reprise en 2023, mais de jeunes danseurs, en particulier ceux du Junior Ballet, renforcent ici l’effectif de cette très grande forme pour 54 danseurs.
C’est un bonheur de revoir ces ciels électriques imaginés pour le fond de scène lumineux par Jay Gower Taylor et Tom Visser. D’écouter aussi pleinement la musique de Max Richter démultipliant les cordes des Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi. Et bien sûr, la chorégraphie puissante et chorale imaginée par Crystal Pite pour cette création du Ballet de l’Opéra de Paris en septembre 2016. Dix ans déjà que l’horizon de la compagnie s’est élargi avec cette nouvelle forme de danse, qui utilise aussi bien la virtuosité des danseurs que leur musicalité et leur sens de la précision.
Car il faut de longues heures de réglage pour parvenir à mettre en mouvement les corps au millimètre près, pour faire en sorte que le groupe ne forme qu’un seul corps organique et mouvant, mi-homme, mi-animal, à moins qu’il ne s’agisse de créatures venues d’ailleurs. Les costumes, coiffures tressées et maquillages tribaux contribuent à cette impression d’étrangeté et de temps suspendu.
Derrière Silvia Saint-Martin et Jérémie Loup-Quer (notre photo), Francesco Mura et Clémence Gross, il y a sur scène de splendides solistes, qui mènent un groupe soudé et fulgurant, ductile et réactif. Car c’est la force collective qui fait de cette pièce un OVNI que l’on apprécie à sa très juste valeur à l’occasion de cette reprise. Nous vivons avec eux cet automne menaçant sous l’orage, l’hiver glaçant où les cris se font muets, un printemps comme une montée de sève et d’énergie vitale et enfin un été de puissance débridée.
Pour compléter cette reprise, qui valait à elle-seule le déplacement, comme on l’écrit dans les guides touristiques, le Ballet de l’Opéra de Paris a eu la bonne idée d’inscrire à son répertoire le Solo for two de Mats Ek qui, curieusement, n’y figurait pas encore. Créé en 1995 pour l’écran sous le titre Smoke par Mats Ek pour Sylvie Guillem et Niklas Ek, puis adapté en version scénique sur la musique d’Arvo Pärt, ce duo est un véritable bijou sur le thème du couple, dans l’esprit d’Appartement. C’est la grande Ana Laguna, épouse et collaboratrice de Mats Ek, qui a veillé lors des répétitions, avec l’aide de Charlotte Chapellier, que l’esprit du chorégraphe suédois soit bien respecté. Pas d’inquiétude avec Hannah O’Neill, magnifique interprète, ou Milo Avêque, dont l’allure de Pierrot lunaire est parfaitement indiquée. Une très jolie pièce qui complétera avec bonheur les soirées Mats Ek de demain.
Ce ne sera pas le cas de Dreams this way, une création de la chorégraphe américaine Micaela Taylor qui ouvrait la soirée, vite vue et aussitôt oubliée. Zéro inventivité pour ces sempiternelles saynètes avec ascenseur et chaises de salle d’attente en plastique (la dernière fois, c’était une cabine de téléphone), danseurs en chemise-cravate ou sautant sans objectif dans un désagréable maillot de couleur chair. Seul se détachent de la deuxième partie quelques beaux duos, comme celui entre Letizia Galloni et Eric Pinco Cata.
Quel gâchis pour ces danseurs contemporains prêts à relever tous les défis et à découvrir des écritures chorégraphiques beaucoup plus complexes et exigeantes, que de les laisser perdre leur temps, leur talent et leur énergie à danser des tableaux aussi médiocres. Nous avons en France et sur le continent européen tant de chorégraphes-auteurs qu’il serait tellement plus intéressant de solliciter. À l’exception de Marcos Morau, chorégraphe surdoué qui n’a pas craint de faire une proposition radicale avec Etudes, le Ballet de l’Opéra de Paris n’a pas accueilli récemment de grande signature chorégraphique, après des Crystal Pite, Sharon Eyal et Hofesh Shechter qui ont ouvert la voie. Les danseurs virtuoses du Ballet de l’Opéra de Paris les méritent pourtant ! À défaut, c’est le répertoire que nous verrons en 2035 ou 2040 qui en pâtira.
Crédits photographiques : © Julien Benhamou / ONP
















