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Nelson Goerner, nouveau directeur musical du Festival de la Chaux-de-Fonds

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Pour sa première édition, le Festival de Musique de la Chaux-de-Fonds présente un programme éclectique dans lequel les grandes œuvres se mêlent à des pièces plus rares. Son directeur musical nous présente son projet, dans lequel se remarque la présence pour trois concerts de Martha Argerich.

ResMusica : , vous êtes le directeur musical de la première édition du Festival de Musique de la Chaux-de-Fonds, qui débute le 7 juillet. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

: Ce projet me tient à cœur depuis plusieurs années et sa motivation première en est la Salle de Musique de la Chaux-de-Fonds, pour laquelle j’ai une affection particulière. Je suis tout simplement tombé amoureux de son acoustique depuis que j’y ai joué tout jeune pour la Société de Musique. J’avais à peine reçu le prix au Concours de Genève quand j’y suis venu la première fois, et à chaque fois que j’y suis retourné, c’était le même choc. Quand vous jouez dans cette salle, il en ressort une aura à chaque note, qui se déploie de manière extraordinaire. Cela m’a semblé être un grand atout pour la création d’un nouveau festival. Car la région en offre déjà beaucoup l’été, mais la plupart n’ont pas de salle parfaitement adaptée. Même s’ils sont parfois célèbres et peuvent avoir le charme du plein air, musicalement, le résultat est toujours différent avec un outil comme la Salle de Musique de la Chaux. Finalement, ce lieu est bien connu dans le milieu musical et plus particulièrement des pianistes. Alexandre Kantorow y a par exemple enregistré son dernier récital récemment. Mais pour le public et plus particulièrement celui international, ce lieu reste assez méconnu. L’origine du rêve qui a inspiré ce nouveau festival est donc là.

RM : Cette première édition dure une semaine. Comment avez-vous conçu sa programmation, avec notamment des invités de marque comme Martha Argerich et Renaud Capuçon ?

NG : Pour répondre à cette question, j’ai envie de commencer avec le concert pour enfants et le concert des amateurs. Je sais que d’autres festivals, dont la Roque d’Anthéron, ont également un concert d’amateurs. Mais cela reste assez rare, alors que pour moi, non seulement il est passionnant de faire jouer un groupe de passionnés non professionnels, mais en plus, il s’agit souvent de personnes qui constituent finalement le public le plus averti de la musique classique. Il m’a donc semblé très sympathique de pouvoir programmer un concert comme celui-ci au milieu du festival. Quant au concert enfant, je trouve L’Histoire de Babar de Poulenc magnifique, aussi bien la musique que le texte, et ce sera d’autant plus magique que nous jouons ensuite Ma Mère L’Oye de Ravel à deux pianos avec Martha Argerich lors du même programme. D’ailleurs, lorsque j’avais parlé à Martha du festival, alors qu’il n’était qu’une ébauche, elle avait réagi avec beaucoup d’enthousiasme, se souvenant avoir joué naguère dans la salle. Elle m’a donc tout de suite soutenu et m’a promis qu’elle viendrait, ce qui est le cas, puisqu’elle sera là pour deux concerts significatifs, l’ouverture et la clôture, ainsi que dans celui pour enfants !

Renaud Capuçon m’a intéressé d’abord parce que c’est un artiste que je connais bien et est apprécié de tous. Mais ce qui m’a également plu a été le répertoire proposé, avec cette transcription pour trio des Variations Goldberg de Bach, que j’avais déjà entendue au Festival de Verbier par le passé. Comme d’autres dans le festival, c’est un programme un peu exigeant et qui sort des sentiers battus, mais je suis très content de l’inclure. Je veux aussi citer l’Académie des Jeunes Ozawa, d’un très haut niveau et que j’ai eu souvent l’occasion d’écouter en résidence en Suisse. Ainsi que les musiciens du Festival Strings Lucerne, avec lesquels j’ai collaboré pour la première fois lors d’une tournée en Amérique du Sud l’année passée. Cela avait été un grand partage et j’ai été très heureux de les voir répondre par l’affirmative à mon invitation.

RM : Le répertoire est à la fois exigeant, fait de plusieurs raretés quand on analyse les œuvres, mais plutôt classique quand on regarde les noms des compositeurs. Y avez-vous cherché un lien thématique ?

NG : Non, je n’ai pas cherché de fil conducteur à cette première édition. Beaucoup de festivals jouent la carte d’un thème précis, quitte à parfois y faire rentrer tout et n’importe quoi. J’ai donc préféré rester plus libre, afin que tous les invités puissent amener le répertoire qu’ils avaient envie de jouer. En plus, lorsque vous faites venir de grands artistes, ils finissent souvent par décider de ce qu’ils vont jouer, surtout s’ils n’ont pas le temps de travailler de nouvelles pièces, alors cela devient une contrainte supplémentaire de devoir créer un lien fictif entre leur concert et la thématique globale. Le programme s’est donc articulé de lui-même avec une liberté quasi-totale : il fallait quand même vérifier avec la Société de Musique de la Chaux-de-Fonds qu’il n’y ait pas de doublons avec leur propre saison. Quant à Martha Argerich, nous voulions reprendre ensemble certaines pièces, notamment le Concertino de Chostakovitch joué déjà en 2024 lors des concerts en hommage à Pollini, ou les Danses Symphoniques de Rachmaninov.

RM : Il se trouve également dans le concert choral une pièce du compositeur Carlos Guastavino. Est-ce que cela vous tenait à cœur de voir apparaître des pièces d’artistes Argentins ?

NG : En réalité, c’est le chœur qui a proposé Guastavino ; mais cela m’a fait très plaisir, car c’est un compositeur injustement oublié dont je joue moi-même quelques œuvres. À l’époque où il vivait encore, il avait été affublé du surnom de « Schubert de la Pampa », car il a beaucoup écrit pour la voix, avec des mélodies d’une grande beauté et d’une grande simplicité. Il n’a jamais cherché à faire moderne comme il le fallait alors pour percer et avoir une carrière internationale. Donc il est resté dans une culture plus « populaire » et plus « classique », au meilleur sens du terme.

RM : A ce sujet, pourquoi trouve-t-on assez peu de pièces modernes dans vos programmes ?

NG : Le choix du répertoire est toujours un sujet compliqué, surtout au piano où il est infini. Cela se fait donc toujours finalement par des choix de pure passion, et parfois pour des questions d’affinité ou d’urgence. Quand vous pensez à ce que vous avez le plus envie de jouer, vous répondez à une nécessité intérieure. Lorsque je prépare un programme, je mets d’abord les œuvres que j’ai le plus envie de jouer, puis j’y intègre les notions de narration et de contraste, qui peuvent alors me faire apprendre de nouveaux morceaux. Lorsque je dois apprendre une nouvelle pièce, je reste principalement dans le répertoire romantique. Il me faut malheureusement prioriser et pour moi, ce moment avec la musique contemporaine n’est pas encore arrivé.

RM : Vous avez tout de même un répertoire large. Comment décririez-vous votre répertoire de cœur (dans les deux sens du termes) actuellement ?

NG : Je pense que le cœur de mon répertoire, que j’ai toujours souhaité avoir, et ai travaillé à toutes les étapes de mon évolution est sans conteste celui de la pleine période romantique, à laquelle je dois tout de même ajouter Debussy et Ravel. Je n’imagine jamais le laisser de côté. J’essaye toutefois chaque année d’apprendre de nouvelles œuvres et respecte ce précepte sans faillir depuis le début de ma carrière. J’ai vraiment besoin de nouveauté, notamment pour travailler et explorer d’autres visions, jusqu’à éventuellement amener ensuite ces pièces au concert si je me sens prêt à les partager. Dans les concertos pour piano, il manque par exemple à mon répertoire le 2ème de Bartók. Car j’ai dû l’annuler à deux reprises (la première pendant le confinement lié au Covid-19) alors que je le travaille depuis longtemps. J’espère pouvoir trouver l’orchestre et le chef pour le jouer bientôt.

RM : On a pu vous entendre aussi dans une Burlesque de Richard Strauss il y a deux ans, enregistrée depuis avec Mikko Franck ?

NG: Là par exemple, c’est le Philharmonique de Radio France et son directeur musical de l’époque qui me l’ont proposée, et j’ai sauté sur l’occasion car j’avais toujours voulu la travailler, sans jamais me concentrer dessus, puisque je devais prioriser d’autres projets. Parfois, vous abordez des œuvres, mais il vous manque une date pour avoir vraiment la motivation d’entrer à fond dans les répétions. Seul, on peut aller plus loin car on pourra toujours choisir d’insérer rapidement la pièce à un programme futur. Avec orchestre, on est évidemment beaucoup plus dépendant des ensembles. On pourrait croire que cela ne concerne que les œuvres rares, car les programmateurs sont devenus parfois très frileux, mais dans des grandes salles comme la Philharmonie de Paris, il peut être aussi difficile de proposer le 1er Concerto de Brahms, car il y a de fortes chances qu’il soit déjà au programme de la saison avec un autre pianiste. Mais j’ai aussi eu de la chance, notamment avec le 2ème Concerto pour piano de Martucci, que je suis un des rares à jouer, et que j’ai pu proposer à des orchestres finalement très intéressés en retour. Parfois, il suffit de demander pour que ça fonctionne.

RM : Dans le Festival, vous jouerez aussi le Concerto pour Deux Pianos de Francis Poulenc, avec Martha Argerich ?

NG : Oui, vous avez noté qu’il y a dans la programmation beaucoup d’œuvres relativement rares à côté de grands chefs-d’œuvre. J’espère vraiment que cela va susciter l’intérêt attendu, car c’est une première édition et il faut réussir à attirer un nouvel auditoire. Je pense en tout cas que nous avons pour ce nouveau festival une démarche plutôt personnelle et j’espère que celle-ci plaira au public, auquel on souhaite donner de la joie et de la bonne humeur, notamment au dernier concert avec ce Concerto pour Deux Pianos de Poulenc.

Crédits photographiques : © Jean-Baptiste-Millot (portrait 1 & piano) ; Alexandra Egli (portrait à la Chaux-de-Fonds)

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