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Le Journal d’Olivier Greif, une vie avec cinquante ans d’avance

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Olivier Greif (1950-2000) : Journal. Edité par Jean-Jacques Greif. Éditions Aedam Musicae. 532 pages. 2019. 32€

 

L’art d’, caractérisé par une force émotionnelle si troublante avec sa capacité à toucher notre sensibilité profonde, est en phase avec notre époque de bouleversements. Son volumineux Journal, très personnel mais pas intime, est un document précieux qui arrive à point nommé pour éclairer cet artiste à la musique irradiante. 

olivier_greif_journal n’était pas un, il était multiple, comme sa musique, comme son Journal. Français de parents juifs polonais, rien de tout cela ne le caractérisait.  Dans la France des « Trente Glorieuses » qui était plus intéressée par la musique sérielle, la libération sexuelle et les stock-options, lui revendiquait l’expression individuelle, la recherche spirituelle et la quête d’émotion.

Greif était au moins double. Il y a le compositeur, connu par son prénom de naissance Olivier. Et il y avait l’homme en quête spirituelle, connu par son prénom d’adoption Haridas, qui s’était dévoué au guide spirituel Sri Chinmoy (1931-2007) et avait développé pour lui la communauté de ses disciples en France, renonçant à composer pendant près de 10 ans jusqu’en 1990. Chinmoy maîtrisait la méditation, mais cet homme athlétique et charismatique savait captiver les foules, créer des centres de méditation par dizaines à travers les continents et parler à l’oreille des stars et des grands de ce monde, de Gorbatchev à Mère Teresa en passant par Nelson Mandela. Greif, intellectuellement brillant, à la soif inétanchable de spiritualité et capable de côtoyer avec aisance les célébrités de ce monde, de Berio à Messiaen en passant par Dalí, était un atout pour un homme aussi organisé que l’était Sri Chinmoy.

Le Journal, assemblage de notes personnelles et de copies de correspondances envoyées à ses amis et à nombre de célébrités musicales,  couvre presque quarante ans de vie. Il comporte des manques (en particulier dans les années 1980 où Olivier ne composait plus de musique sérieuse) mais il révèle des constantes : la fidélité en amitié, la spiritualité (les lettres à Sri Chinmoy mais aussi au père Jean Claire, maître de chœur à l’Abbaye de Solesmes à qui il écrit toute sa vie à partir de 1976), l’indifférence aux diktats de la musique contemporaine officielle (dictés alors par Pierre Boulez, mais que Greif considérait néanmoins comme une personnalité d’une qualité supérieure). Encore ne s’agit-il dans ce livre fort épais que du quart des écrits laissés par le compositeur, choisis par son frère Jean-Jacques Greif.

Citons deux passages parmi les plus éloquents, écrits à deux amies parmi les plus chères, Patricia Aubertin et Brigitte François-Sappey.
À Patricia, le 26 mars 1975 : « Je veux que mon auditeur subisse ma musique, mais en même temps – et cela n’est pas paradoxal – je veux qu’il puisse le faire sans effort. En deux mots, je veux qu’elle rentre en lui, et non pas qu’il rentre en elle. Je veux qu’elle l’inonde, qu’elle le frappe, qu’elle le chavire en ses flots – en réalité, je ne cherche nullement en ce qu’il en réchappe ! ». 
À Brigitte, le 14 janvier 1992, à qui il y venait de jouer les Hölderlin-Lieder, qui ne seront créés publiquement qu’en 2017« Ton silence était très rempli, très intense, aussi bien celui d’une musicologue qui maîtrise son affaire que celui d’une enfant qui s’est laissée toucher et dont l’émotion le dispute à la pudeur de l’adulte. Je me mirais dans ton émotion et elle me renvoyait, comme condensée, prête à l’implosion, la source de toutes les émotions, les espoirs, les exaltations, les déserts, qui avaient été miens depuis un an. Nul doute à cela, c’est bien cette émotion que je veux susciter en l’autre par mon art. »

Olivier Greif était angoissé par le destin de son œuvre. Ses choix de vie à contre-courant, son refus de rentrer dans le moule d’un « compositeur français », sa musique à la fois facile d’accès et émotionnellement exigeante, tout cela a contribué à freiner sa notoriété. Mais le monde change, et la quinzaine d’années à venir va changer le regard sur l’art de Greif. Ce qui fondait la société française, la croyance dans un monde toujours meilleur, où la retraite couronnerait une vie de travail consacré à une entreprise, et où chacun tiendrait un seul rôle social, clair et en ligne droite, tout cela va voler en éclats. Cinquante ans après que Greif l’a fait, les Français et plus généralement les Occidentaux, à la fois sous la contrainte des événements et par une aspiration naturelle, vont réapprendre que personne ne doit se résumer à un rôle unique, et qu’avoir plusieurs vies, successivement ou en parallèle est la clé de la résilience. Dans ce nouveau monde, un Olivier Greif, avec sa vie en décalage avec la normalité de son époque, ses goûts musicaux détonnants (pensez donc, se revendiquer en France de Britten, Mahler et Chostakovitch dans les années 70-80 !), sa musique qui mélange avec force les styles et les époques, paraîtra avoir conduit sa vie de la manière sinon raisonnable, du moins vraie et normale.

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Olivier Greif (1950-2000) : Journal. Edité par Jean-Jacques Greif. Éditions Aedam Musicae. 532 pages. 2019. 32€

 
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