Une Vie parisienne en demi-teinte au Théâtre du Châtelet
Les comédiens de la Comédie-Française s'emparent du Théâtre du Châtelet pour y présenter une Vie Parisienne d'Offenbach, mise en scène par Valérie Lesort, sous la direction musicale d'Alexandra Cravero à la tête de l'Orchestre de Chambre de Paris.

Entrée au répertoire de la Comédie-Française en 1997 dans une mise en scène de Daniel Mesguich, l'opéra bouffe de Jacques Offenbach n'avait pas été repris depuis par les acteurs du Français. Quant au Théâtre du Châtelet, il y avait 45 ans que l'on avait pas entendu résonner en son sein la partition de la Vie Parisienne. Autant dire que cette nouvelle production était très attendue.
Valérie Lesort a pris le parti de garder le propos original du livret de Meilhac et Halévy en l'exagérant. Les librettistes dépeignent une société parisienne avide de plaisirs et d'argent où se côtoie aristocratie, bourgeoisie, demi-monde et domestiques, dans la continuité de la tradition théâtrale des XVIIe et XVIIIe mettant en scène les maîtres et leurs valets. La metteuse en scène et plasticienne a décidé d'exagérer ce propos en affublant les protagonistes d'attributs animaliers : les hommes sont des porcs, portant groins, queue et panse grasse ; les femmes sont des poules, des cocottes à bec et plumes. Les comédiens-chanteurs grognent, couinent, caquettent et portent des noms en fonction de leur attribution animalière comme « Madame de la Galinacée » ou « le général Piedenpaquet » et les dialogues modifiés multiplient à l'envie les références porcines et à la basse-cour. La métaphore animale et la bestialité des personnages peut vite lasser : elle appuie le propos au lieu de faire appel à l'intelligence du spectateur au fait des rapports de domination de classe et de genre au XIXe siècle, d'autant plus que le livret original de Meilhac et Halévy traite déjà avec avec distance et causticité de ce sujet. Mis à part ce parti-pris, la mise en scène et les décors d'Eric Ruf très classiques et soignés, privilégient la lisibilité du propos et la fidélité à l'œuvre.
Ce manque de légèreté se retrouve également dans la fosse. La partition, réorchestrée, perd en transparence et en brillance. La pulsation, très marquée, donne un aspect martial presque scolaire alors que l'on aurait pu attendre une interprétation plus en finesse des musiciens de l'Orchestre de Chambre de Paris placés sous la direction d'Alexandra Cravero. Il est vrai qu'il n'est pas aisé de diriger des comédiens qui ne sont pas des chanteurs professionnels. Gageons que les futures représentations permettront à chacun d'avoir davantage ses repères et d'apporter plus de fluidité à l'interprétation.

Dans cette œuvre mêlant théâtre et musique, faut-il des chanteurs-acteurs ou des comédiens-chanteurs ? La partition est loin d'être évidente mais elle a été créée en 1866 par les comédiens du Palais Royal. Depuis, beaucoup de salles lyriques s'en sont emparé et ont habitué le spectateurs à une qualité vocale opératique. Cette production revient à l'esprit original en faisant chanter les comédiens de la Comédie-Française, sonorisés, ce qui entraine quelques déséquilibres entre la fosse, les chanteurs du chœur La Marquise et les solistes. La troupe d'acteurs s'en sort fort honorablement, avec des différences de niveau. Saluons la performance de Marie Oppert en Gabrielle qui se risque même aux terribles jodl de l'air tyrolien « On est v'nu m'inviter ». Elsa Lepoivre dévoile un joli timbre d'alto dans le rôle de Metella, la demi-mondaine qui fait tourner tous les cœurs. Dans son rôle du Brésilien, Serge Bagdassarian livre deux airs où il laisse libre court au comique du personnage. Aucun comédien ne démérite dans sa prestation vocale. Cependant, les nombreuses coupures de la partition et les multiples dialogues parlés transforment cet opéra-bouffe en comédie musicale du XIXe siècle, où les airs viennent ponctuer et non pas mener l'intrigue.
Menés par les formidables Benjamin Lavernhe (Raoul de Gardefeu), Baptiste Chabauty (Bobinet), Christian Hecq (le baron de Gondremark) et Yoann Gasiorowski (dans le rôle travesti de la baronne de Gondremark), les comédiens s'en donnent à cœur joie sur la scène du Châtelet. Et c'est, malgré toutes les réserves énoncées, le sens du théâtre et du comique des acteurs qui finit par emporter le spectateur dans cette trépidante Vie Parisienne.














