Amours de marbre et de chair, Fabien Touchard et Marie-Laure Garnier au Louvre
Restituer les vertiges de l'amour dans les marbres de Michel-Ange et Rodin comme dans les notes de Monteverdi à Fabien Touchard, en passant par Debussy et Wagner, tel était le défi à relever par Julien Masmondet et son ensemble Les Apaches !

Ambiance singulière ce samedi 30 mai dans un palais du Louvre vide en soirée, silencieux, frais. À l'extérieur la canicule sans précédent de ce printemps 2026 vit ses dernières heures mais la chaleur est toujours bien présente, et aux 36° qui ont été atteints dans l'après-midi s'ajoute, autour du musée, la tension croissante des Franciliens qui se rassemblent pour la finale de la Ligue des champions avec le Paris Saint-Germain.
Indefinito, le programme, conçu spécialement dans le cadre de l'exposition « Michel-Ange / Rodin. Corps vivants », est typique de l'identité de l'ensemble Les Apaches : il touche à tout, associe ce qui paraît contraire ou hétérogène, se moque des frontières entre époques, et disciplines. Il s'affranchit de tout sauf de l'essentiel : donner à vivre une émotion qui touche. Le thème de la soirée : vie, mort et transfiguration de l'amour. D'abord le désir en solitude, puis la passion partagée, la douleur de la trahison, le deuil de l'amour, enfin l'ascension vers une expression plus élevée et universelle. Au fil de ces transformations, pas moins de 25 pièces différentes, dont 10 Poesia elettronica de Fabien Touchard, trois Wesendonck Lieder dans des arrangements d'Othman Louati, trois Chansons de Bilitis de Debussy orchestrées par Brunot Gousset, trois pièces de Monteverdi réinterprétées par Fabien Touchard, le tout illustré de vidéos explorant au plus près les marbres de Michel-Ange et Rodin, et ces fascinants moments de passage où le marbre le plus satiné émerge de la matière laissée brute et inachevée par les burins.
Fabien Touchard constitue la colonne vertébrale de la soirée. Chacune des Poesia elettronica donnent à voir les marbres de Michel-Ange et Rodin (superbes éclairages changeants des statues captés par la caméra de Gordon et Sarah Silverblatt-Buser), rehaussés de textes d'auteurs aussi divers que Sappho, Saint-Augustin ou Emily Dickinson, en anglais comme en français (Matilda Kime d'un chic fou dans les deux langues) et tout cela serti dans des ambiances sonores électroacoustiques qui n'effacent jamais les mots. Entre ces capsules, Debussy, Wagner, Monteverdi et même Jeanne Leleu alternent, tout comme les solistes où les femmes se taillent la part du lion, Marie Laforge pour la flûte, Coline Jaget à la harpe, Marie-Laure Garnier, chacune à sa manière aussi affirmées dans leur jeu qu'insérées dans le collectif. Si personne ne sera surpris par la finesse et l'élégance chaleureuse de la soprano dans les Chansons de Bilitis, ses Wesendonck-Lieder confirment ce dont l'intéressée est convaincue, à savoir l'alchimie profonde de l'artiste avec Wagner. Est-ce le velouté, la chaleur du timbre, la projection presque irradiante ? Suivre Marie-Laure Garnier dans cette musique jusqu'à un jour Tristan und Isolde va être un magnifique voyage. À noter aussi, toujours dans ces Lieder, l'orchestration particulièrement subtile et inspirée d'Othman Louati. Le programme culmine avec une dernière création de Touchard, L'Ascenzione sur un texte de Simone Weil : amour supérieur au-dessus des contingences charnelles et des souffrances affectives, climax sonore où pour la première fois les seize musiciens et la soprano sont à pleine puissance, un flot d'énergie et de lumière qui chasse les brumes et les affects.
Si la composition du programme est admirable de subtilité et de profondeur et mériterait d'être redonnée, formons au moins un vœu : que l'ensemble des Wesendonck-Lieder soit orchestré par Othman Louati et enregistré par Marie-Laure Garnier et Les Apaches – il ne manque d'ailleurs que les 2e et 4e Lieder du cycle. Cela ferait une formidable carte de visite wagnérienne pour tous ces jeunes talents.
Le premier concert dans le cadre de l'exposition « Michel-Ange / Rodin. Corps vivants », par l'ensemble vocal Les Métaboles :
Les voix sculptées entre Rodin et Michel-Ange à l'Auditorium du Louvre

















