Les voix sculptées entre Rodin et Michel-Ange à l’Auditorium du Louvre
Léo Warynski sculpte pour Les Métaboles un programme de pièces vocales en ouverture de l'exposition « Michel-Ange / Rodin. Corps vivants » au Louvre. Les sculptures et dessins des deux maîtres entrent en résonnance avec cinq siècles de musique de Roland de Lassus à Francesco Filidei.
La chair vivante, tourmentée par le pêché ou ivre de sensualité, la vie intense sous la peau, les muscles saillants et les veines qu'on croirait voire battre, de Michel-Ange et Rodin, en correspondance avec l'immatérialité de la voix humaine, voilà le dialogue que souhaitait développer Léo Warynski pour le concert d'ouverture de l'exposition du Louvre consacrée aux deux maîtres.
Tout commence par Roland de Lassus, et ses Prophéties des Sibylles, contemporaines des dernières années de la vie de Michel-Ange ; œuvre mystérieuse, conçue pour un cercle restreint d'amateurs éclairés et capables de se pénétrer de ces textes mystérieux, annonciateurs de la venue du Christ, et cette musique visionnaire dans son chromatisme et ses dissonances. Le lien avec Michel-Ange n'est pas qu'une coïncidence de temporalité, il est aussi dans ces textes – projetés sur écran – qui de manière lancinante célèbrent le beauté physique de la Vierge, « sa beauté insigne », sa pureté qu'elle garde de la « souillure » des hommes, le fils de Dieu « semé sous la chair » et qui « emplira le ventre d'une vraie vierge », la pureté de la mère vierge, son sein humain. Texte spirituel, oui, mais qui toujours revient au corps de la femme et sa relation à la sexualité. Des treize chants, Warynski en choisit neufs, interprétés en trois séries de trois. Les textes des Prophéties s'affichent sur grand écran, elles sont séparées par le Miserere d'Allegri (1639) illustré par la projection du jugement dernier de la Chapelle Sixtine et ses corps tourmentés et sculpturaux, et celui de Gounod (1880) se voit illustré des sculptures et dessins de Rodin, tandis que les chanteurs quittent la scène et s'installent dans les tribunes latérales pour une spatialisation du meilleur effet. Illustrer le Miserere d'Allegri par la Chapelle Sixtine s'impose, puisque cette œuvre y était jouée de manière exclusive, jusqu'à ce qu'un enfant s'appelant Mozart la reconstitue de mémoire au bout de deux écoutes. Au regard des ornementations aériennes de cette musique des sphères, l'exploit n'en est que plus stupéfiant.

Après le doublé intense Lassus/Allegri, Léo Warynski emmène le public dans des atmosphères sinon plus respirables, du moins plus chargées d'humanité. Tutto in una volta de Francesco Filidei, pièce récente de 2020 et que les mêmes interprètes donnent régulièrement, en 2023 à Vézelay ou l'an dernier à la Cité de la Musique. Et comme ils ont raison, surtout avec la projection du texte fragmentaire du poète Nanni Balestrini (1935-2019). Tout commence et finit par des expirations, qui font progressivement place à « des séries d'accords qui font muter légèrement la couleur à chaque instant dans un kaléidoscope d'images ». Tout s'enchevêtre, les mots ne se finissent pas en phrases, cela se tend vocalement, le chœur féminin est particulièrement exposé, cela ressemble à une histoire d'amour qui va aboutir, ou se casser, jamais on ne comprend vraiment, mais jamais on n'est perdu non plus, il y a de la tension dramatique mais cela n'est pas de l'opéra, et tout retourne au silence. Un temps fort de la soirée, face à Lassus et Allegri, cela donne une idée du niveau de l'œuvre de Filidei.
Les deux chansons chorales de Camille Saint-Saëns, Calme des nuits, Des pas dans l'allée, éthérées et consonantes, apportent un peu de repos avant le Prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy dans un arrangement de Thibault Perrine sur des extraits du poème de Stéphane Mallarmé qui a inspiré ce poème symphonique. Mais quelle riche idée, pourquoi n'y avoir pas pensé plus tôt ? Thibault Perrine est un spécialiste des adaptations, pour les Métaboles il a déjà transcrit pour chœur et avec succès la Pavane pour une infante défunte et le Boléro de Ravel, donc il n'en est pas à son coup d'essai. Donné ce soir en création mondiale, le résultat est des plus convaincants, même si l'acoustique bien sonnante mais un peu dure de l'auditorium permet de faire ressortir les individualités au détriment de la sensualité et du fondu qui sont dans cette musique comme dans les sculptures et dessins de Rodin.
Pour conclure, Trois Chansons de Charles d'Orléans de Debussy referment avec leur manière hybride entre Moyen-Âge et modernité un programme d'une grande finesse de conception, entre art vocal, textuel et visuels, spiritualité et sensualité.










