Les trente ans du Quatuor Diotima : maintenir le cap
Faire dialoguer le grand répertoire et la création contemporaine : c'est le cap que s'est fixé le Quatuor Diotima depuis l'année de sa fondation. En atteste le concert anniversaire qu'il donnera au Théâtre des Champs-Élysées ce 7 juin avec l'opus 132 de Beethoven et la création française de Towards a not yet remembered past… du Britannique Christian Mason. En chœur ou à tour de rôle, les musiciens reviennent sur la vie du quatuor, ses objectifs, ses choix et les secrets de sa vitalité : avec Yun Peng Zhao (violon 1), Léo Marillier (violon 2), Franck Chevalier (alto) et Alexis Descharmes (violoncelle).

RM : Vous donnerez le 7 juin prochain au Théâtre des Champs-Élysées votre dernier concert dans le cadre de votre résidence. Combien de temps a-t-elle duré et que signifie pour un quatuor comme le vôtre le fait d'être en résidence dans ce prestigieux établissement ?
Alexis Descharmes : Notre résidence au TCE se termine en effet le 7 juin ; elle s'est déroulée sur la saison 2025-2026 avec trois concerts et l'opportunité de répéter dans les espaces disponibles du Théâtre, de faire une séance photo pour notre nouveau CD Beethoven [ndlr : Pentatone, juin 26] et de créer des liens avec les équipes en place. C'était, de la part du nouveau directeur Baptiste Charroing, un petit coup de chapeau à la phalange dont il a été le premier agent artistique.
Franck Chevalier : C'était aussi pour lui le désir de faire bouger les lignes après le départ de Jeanine Roze en instillant un peu de musique contemporaine dans les programmes.
Yun Peng Zhao : Baptiste Charroing avait envie de retrouver l'identité du TCE à son ouverture, avec une diversité d'esthétiques et de facettes comme nous essayons de la maintenir dans le quatuor depuis trente ans. Ce fut, par exemple, l'occasion d'une première collaboration, souhaitée depuis très longtemps par les deux institutions, avec le festival Présences lors d'un concert où nous avions mis à l'affiche Schubert, Beethoven et Aperghis.
RM : Bartók, Ligeti, Boulez sont autant d'intégrales déjà enregistrées. Vous sortez un triple album sur les derniers quatuors de Beethoven. Quel pont lancez-vous entre la musique du maître de Bonn et la création contemporaine ?
Léo Marillier : Dans le cadre particulier des derniers quatuors, Beethoven aborde des techniques d'écriture tournées vers l'avenir ; on se rappelle les mots de Stravinsky disant que ces quatuors resteraient pour toujours contemporains.
YZ : C'est la raison pour laquelle nous nous penchons depuis plus de 20 ans sur les derniers quatuors à cordes du Maître de Bonn qui sont les plus représentatifs de l'innovation à son époque : au sens du format, de l'architecture globale et de la vision qu'il a pu porter sur le genre. Cette réflexion est restée une référence pour nous quant à la manière de penser l'évolution du quatuor à cordes.
FC : Un quatuor comme l'op.132 que nous allons jouer le 7 juin est, avec la Suite lyrique de Berg, l'œuvre qui nous occupe depuis la création du quatuor.
LM : Ce sont des œuvres qui recouvrent plusieurs approches différentes et nous avons en mémoire les lectures des Lasalle et Kolisch qui, comme nous, défendaient la création. Nous avions à cœur d'en donner notre propre interprétation et ce travail s'est appuyé sur l'édition urtext de Bärenreiter parue récemment.
FC : La question la plus sensible et la plus polémique chez Beethoven est celle du tempo. Il se trouve que dans ses quatuors à cordes il n'y a pas d'indications métronomiques ; les Kolisch ont fait paraître un opuscule sur la recherche des tempi chez Beethoven et nous avons nous-mêmes beaucoup réfléchi à la question. Ce qui intéressait Beethoven dans l'indication métronomique, c'était de pouvoir supprimer les termes de caractère qui manquaient de précision et ainsi de pouvoir unifier son mouvement.
AD : Nous avons voulu relire la partition en suivant à la lettre les indications fournies par le compositeur…
FC : … enlever la poussière pour garder la patine.
« Notre boussole n'est pas l'esthétique d'une œuvre ; nous nous fions d'abord à la qualité et à la modernité de l'écriture. »
RM : Un mot peut-être sur le choix de Christian Mason qui complète l'affiche…
YZ : Towards a not yet remembered past du Britannique Christian Mason est une pièce que nous avons créée au Wittener Tage für neue Kammermusik en avril dernier et que nous donnerons lors de ce concert en création française. Elle relève d'une esthétique néo-médiévale assez surprenante, qui diffère des partitions que nous défendons habituellement. Mais c'est une manière de rester fidèle à notre indépendance, à cette volonté de ne pas relever d'une école en particulier. Nous avons beaucoup défendu l'avant-garde académique européenne et nous devons aujourd'hui accueillir d'autres écritures.
FC : On nous a souvent reproché notre éclectisme en matière de programmation : notre boussole n'est pas l'esthétique d'une œuvre ; nous nous fions d'abord à la qualité et à la modernité de l'écriture qui peut d'ailleurs s'exprimer de façon très diverse ; on est également très attaché à l'écriture spécifique du quatuor à cordes et à certains invariants et règles intangibles qui gouvernent le genre.

RM : Une prochaine intégrale est-elle en cours ?
AD : Les trois quatuors d'Helmut Lachenmann viennent de sortir chez Pentatone. On a également enregistré une intégrale de Kaija Saariaho (deux quatuors), celle de Misato Moshizuki et on prépare celle de Karol Szymanowski… Ce sont des intégrales plus modestes (elles tiennent sur un CD) que celles de Bartók ou de Boulez.
YZ : L'intégrale n'est pas en soi un objectif pour nous. Celle de Bartók est un peu différente car elle permet, en six opus, de traverser toute une vie de création et d'observer l'évolution de l'écriture du compositeur.
FC : Pour ma part, je trouve passionnant le fait de se plonger dans un univers et d'aller au bout de l'exploration ; c'est la raison pour laquelle nous ne jouons ni Haydn, ni Mozart…
RM : Vous sillonnez le monde, de l'Europe à l'Asie, des Amériques aux contrées du Nord. Quel est le territoire que vous n'avez pas encore visité ?
LM : La Nouvelle-Zélande… je crois que ça nous fait tous rêver mais plus sûrement pour des vacances (rires).
FC : Il y a un grand absent dans nos territoires visités, c'est le continent africain, excepté peut-être un concert en Algérie.
YZ : Le fait est que l'on n'a jamais été invité et je m'interroge d'ailleurs sur la pertinence de notre présence en tant que quatuor à cordes défendant un certain répertoire sur un continent par ailleurs si musicien.
FC : Nous avions amorcé une collaboration féconde avec la Russie et les « satellites russes » mais malheureusement tout s'est arrêté avec la guerre. Il y a dans les traditions du peuple russe un amour de la musique et un attachement très fort à la culture, sans rapport avec ses moyens économiques : c'est un pays dans lequel les gens récitent des poèmes à table, et dans tous les milieux de la société. J'aimerais beaucoup que notre quatuor renoue des contacts dès que ce sera de nouveau possible. Dans tous les coins du monde où nous avons voyagé, on a toujours senti un appétit pour la création, que ce soit en Amérique ou en Asie, à Taiwan notamment où l'on a noué des liens très étroits.
AD : Le public de Corée est incroyablement jeune, comme celui de Colombie d'ailleurs. On pourrait bien sûr viser aujourd'hui des contrées plus lointaines comme l'Australie qui a les structures pour nous accueillir mais les budgets de ces tournées, avec cinq billets d'avion, sont de moins en moins envisageables…
FC : …et disons que notre agenda est suffisamment bien rempli, nous n'avons pas à nous plaindre.
« Comme la routine peut être l'ennemie du couple, la routine est aussi l'ennemie du quatuor. »
RM : Quel serait votre plus beau souvenir de tournée ? Il est sans doute différent pour chacun de vous…
FC : Pour moi, c'est un concert donné à Haïti, un des pays les plus pauvres de la planète. Le conservatoire où nous avons joué, vétuste mais pas délabré, était tenu par une dame qui parvenait, avec des moyens dérisoires, à faire fonctionner son établissement. L'équipe s'était privée pendant une semaine d'électricité pour que l'on puisse avoir de l'air conditionné pendant le concert. Le public est venu en masse, 500 Haïtiens pour entendre notre musique ! C'est dans des circonstances comme celles-là qu'en tant que musicien, je me sens véritablement « utile ».
YZ : Plutôt que d'un souvenir en particulier, je parlerais plutôt de mes quatre premières années dans le quatuor vécues dans une excitation maximale, comme si j'avais été sous perfusion d'adrénaline durant toute cette période d'acclimatation. J'étais encore étudiant lorsque j'ai intégré le quatuor, propulsé dans la vie professionnelle sans avoir été préparé. Mon premier concert était à Bogota, après douze heures de vol et avec une bonne dose de stress. Tout était intense et nouveau pour moi, comme cette arrivée à Santiago du Chili à sept heures du matin après avoir survolé la Cordillère des Andes…
LM : En ce qui me concerne, c'est une émotion avant le concert, un lever de soleil sur la ville de Tongyeong, en Corée du Sud, que j'ai envie d'évoquer.
AD : Ce que vient de décrire Zhao est valable pour moi, qui appartiens à la troisième génération des Diotima : je ne pensais pas avoir une telle dose d'adrénaline dans ma carrière de violoncelliste. Ce que je n'oublierai sans doute jamais, c'est ma première intégrale Schönberg à Tokyo (de 14h à 21h) où tout le programme était nouveau pour moi ; cela m'a demandé une préparation technique et mentale hors norme : je n'ai pas bu une goutte d'alcool pendant quinze jours pour garder la tête claire et le cerveau le plus affûté possible ; l'épreuve fut telle que les nerfs ont lâché après la dernière sortie de scène !
RM : Vous lancez en 2021 une académie en lien avec La Cité musicale de Metz ; est-ce toujours d'actualité et quelle place accordez-vous à la pédagogie ?
YZ : Notre académie a débuté en fait en 2008, avec une première édition à La Chaise-Dieu ; elle a beaucoup changé de lieu mais toujours sous l'appellation de l'Académie Diotima ; l'idée était de faire comprendre à la jeune génération l'importance du dialogue entre musiciens et compositeurs.
FC : L'absence d'un vrai public à nos concerts, ni professionnels, ni spécialistes, ni éditeurs, nous préoccupe. On a donc cherché à intéresser à la musique contemporaine des étudiants qui ne jouaient pas, du moins fréquemment, les partitions de notre temps. J'ai été, comme Alexis, un musicien d'orchestre et on se rend compte que les plus hostiles à la création sont souvent les musiciens professionnels eux-mêmes.
YZ : Les choses ont un peu changé aujourd'hui, dans la mesure où les grandes institutions font l'effort d'intégrer à leurs programmes habituels des pièces de création. La chose était beaucoup moins fréquente il y a 20 ans.
Pour revenir à notre sujet, l'Académie Diotima s'est d'abord concentrée sur un quatuor et un compositeur ; nous avons agrandi le cadre en arrivant à l'abbaye de Noirlac et accueilli trois jeunes quatuors et trois compositeurs ; la durée de l'académie est d'une semaine, où les instrumentistes finalisent l'interprétation d'une œuvre tandis que les compositeurs apprennent à mieux connaître les cordes et toutes les possibilités d'écriture qu'elles offrent.
FC : À sa mesure, l'Académie Diotima à Metz offre un terrain de réflexion, d'échanges, soulève des interrogations, réveille les esprits et contribue, par capillarité, à faire bouger les lignes ; je pense que c'est important de la faire.
AD : On se dit qu'en donnant à ces jeunes des outils, des codes, des clefs, ils vont s'en emparer pour inventer leur propre système, leur propre format qui ne sont plus les nôtres.
YZ : On a la grande chance d'être accueilli chaque année durant le premier trimestre par La Cité musicale de Metz qui met à notre disposition l'entièreté des équipements excepté bien évidemment la grande salle. Pour en terminer avec l'Académie, je dirais que notre objectif est d'apprendre à ces jeunes à apprendre, d'insister sur une méthodologie qui leur permette d'être autonomes.
RM : La vie d'un quatuor à cordes est souvent dépeinte comme l'enfer et le paradis… Outre le fait que la phalange s'est en partie renouvelée, vous fêtez joyeusement vos trente ans de vie commune. Quel est votre secret ?
FC : C'est difficile… L'enfer c'est les autres, nous dit Sartre ; l'autre, c'est difficile, le couple, c'est difficile ; la fratrie, c'est difficile… La vie du quatuor est de cet ordre-là ; nous ne sommes pas des copains, le quatuor est plutôt de l'ordre de la famille ; et comme tout le monde le sait, si on ne choisit pas les membres de sa famille, on y est cependant attaché. Pour autant, le quatuor s'est beaucoup renouvelé, le climat également, plus ou moins sympathique, détendu, chaleureux.
YZ : Si on observe la vie des quatuors, Diotima est l'un de ceux qui se sont le plus renouvelés ; et si l'on a pensé à une certaine époque que le remplacement d'une personne pouvait entraîner la phalange à son déclin, les choses ont beaucoup évolué et ne font plus peur aux programmateurs.
Ce qui compte, par-delà les difficultés, c'est maintenir le cap du projet et l'objectif qui fait que l'on travaille ensemble. Avec l'expérience, on apprend à s'abstraire des choses qui nous dérangent dans le groupe pour se concentrer sur l'essentiel, à savoir, chez les Diotima, la création qui nous occupe et qui balaie tout risque de routine, surtout lorsqu'on se contente de tourner avec les mêmes pièces du répertoire. Le projet nous tient dans une stimulation permanente.
AD : Comme la routine peut être l'ennemie du couple, la routine est aussi l'ennemie du quatuor ; nous sommes protégés de cela.
FC : On ne reste jamais dans un quatuor parce qu'on s'aime bien ; on reste dans un quatuor parce qu'on a du succès, succès artistique s'entend, succès des partitions qu'on joue et succès auprès du public qui revient nous écouter.















