Entretien avec Ettore Pagano, Premier prix du Concours Reine Elisabeth Violoncelle 2026
Le 30 juin au Bozar, le jeune violoncelliste Ettore Pagano a remporté le Premier Prix du Concours Reine Élisabeth 2026. Sa virtuosité et sa musicalité ont captivé à la fois le jury et le public. Ettore Pagano a eu l’amabilité de répondre à quelques-unes de nos questions et d’évoquer avec nous sa musique, les buts qu’il poursuit, ses choix stratégiques et interprétatifs lors du Concours, ou encore son instrument et son archet.

ResMusica : Merci de nous donner l’opportunité de vous poser quelques questions pour ResMusica. Comment vous sentez-vous au lendemain du Concours ?
Ettore Pagano : C’est comme un rêve, quand ils appellent votre nom. Comme un rêve devenu réalité, bien sûr. D’un autre côté, depuis que j’ai décidé de postuler au Concours Reine Elisabeth, l’objectif était celui-ci. Et je suis simplement heureux et reconnaissant.
RM : Je comprends qu’il pourrait aussi y avoir un élément de surprise.
EP : C’est toujours une surprise, cela aurait été une surprise pour chaque finaliste. Parce que, à la fin, vous avez une chance sur douze de gagner. Et nous sommes tous gagnants, car la différence entre moi et les autres n’est que de quelques millimètres. Peut-être qu’un jour, vous jouez mieux, l’autre jour c’est un autre candidat qui peut être le gagnant. Cette compétition a changé la vie de nous tous. Et même le fait de participer au premier tour, en demi-finale, nous sommes déjà dans le top 0,1%… La diffusion de cette compétition en ligne est également incroyablement élevée. Donc, l’enjeu est globalement plus la performance que le prix. Je pense que beaucoup de gens ont vraiment aimé aussi les performances des autres et s’en souviendront. Ainsi, je connais ce violoncelliste, troisième prix, Leland Ko. C’est un gars formidable. Et amener un concerto comme celui de Barber (Concerto en la mineur op. 22) en finale est tellement courageux. Je pense que cela restera dans l’histoire, car il n’est pas si souvent joué. Cela restera l’enregistrement de ce concerto, au moins pour les quatre prochaines années, vous savez. Jusqu’à la prochaine édition du violoncelle. Le niveau était extrêmement élevé.
RM : Mais nous devons avoir un gagnant à la fin du parcours. Nous vous connaissons parfaitement, pour nous tous qui suivons le concours Reine Élisabeth. Et aussi les amateurs de violoncelle. Mais comment vous présenteriez vous, si vous deviez le faire auprès de celles et ceux qui ne vous connaissent pas ?
EP : Je dirais que je suis la personne la plus ordinaire qui soit. Je ne suis pas vraiment un artiste, parce qu’un artiste est généralement très différent. Il y a du génie. Bien sûr, j’espère avoir aussi du génie. Mais je suis avant tout un être humain très normal. Je pense, j’espère et je souhaite que les gens voient cela en premier lieu chez moi. Non pas que je sois violoncelliste, ni que je sois musicien, ni que je sois artiste. Mais une personne, et une personne très normale, comme tout le monde. Je veux dire, moi, en plus de cela, telle la cerise sur le gâteau de ma personnalité, c’est le violoncelle et la vie du violoncelle et la musique. J’aimerais faire savoir aux gens qu’ils doivent toujours séparer l’artiste de la personne. Et pour moi, c’est la chose la plus importante. J’ai aussi d’autres passe-temps, bien sûr. Je ne suis pas seulement à 100 % concentré sur le violoncelle. J’ajouterais que je ne parle pas beaucoup en général, mais j’essaie quand même d’apporter de la lumière dans la vie des autres qui m’entourent. Donc, je pourrais sembler timide. Ainsi hier, pour la proclamation du palmarès, j’étais un peu timide. Je ne savais pas quoi faire. Mais c’est ma personnalité. Quand il s’agit de la vie sur scène, je veux juste que la musique écrive aussi, comme si c’était une personne, pas moi-même. Je ne veux pas briller comme une superstar. Je veux être comme l’ami que tout le monde souhaite avoir.
RM : Vous avez participé à de nombreuses compétitions. Et vous avez déjà remporté de nombreux prix prestigieux, comme le prix ICMA Classeek. Pourquoi avez-vous décidé de participer au Concours Reine Elisabeth ? Et en quoi l’avez-vous trouvé particulièrement spécial ?
EP : Eh bien, ce Concours est vraiment particulier. J’ai commencé très tôt les concours, peut-être un an après que j’ai commencé le violoncelle. Parce que j’étais très timide et quand j’étais enfant, beaucoup plus timide encore. Je ne parvenais pas à jouer devant le public. Mon bras était vraiment bloqué parce que j’avais peur. Donc, la seule manière que ma mère a trouvée pour me libérer du stress a été de me jeter dans le grand bain. Bien sûr, je n’avais pas de concerts à l’époque. Donc la seule manière était de faire beaucoup de concours, même des petits. Le prix était d’environ 50 euros, vous savez, des très petits concours. Mais j’en ai fait beaucoup, éventuellement des plus grands, plus grands et plus grands et plus grands. Et ensuite, le plus grand maintenant, le Concours Reine Elisabeth. Donc, ce que je veux dire, c’est que j’ai commencé non pas avec le but de les gagner. Mais avec pour but de jouer devant un public. Et ensuite, j’ai commencé à aimer les concours parce que j’en ai gagné certains. Vous savez, à un certain point vous aimez aussi ce dans quoi vous êtes bon, bien sûr. Et vous aimez aussi, bien sûr, ce en quoi vous êtes talentueux et ce que votre âme vous dit. C’est bon pour votre âme, votre personnalité, peut-être que c’est dans l’ADN. Je ne sais pas. Mais cela a été une très, très grande aventure. Je pense que celui-ci est le dernier concours. Il n’y aurait pas de sens à faire un autre concours après le Concours Reine Élisabeth.
Cependant, les concours vont me manquer parce que cela a été une grande partie de ma vie jusqu’à maintenant, 15 ans à faire des concours. Et il y a ce genre de stress, mais c’est un genre de stress différent avant d’entrer sur scène. Et bien sûr, vous savez, concours et art sont deux choses différentes. Et c’est vraiment une chose que de les mélanger ensemble pour faire un concours de musique. Mais, à la fin, vous savez que si vous gagnez, ce n’est pas parce que vous êtes toujours le meilleur. Et si vous perdez, ce n’est pas parce que vous n’êtes pas nécessairement le meilleur. C’est une question de goût parfois. Vous devez savoir cela. Et vous devez humblement le réaliser si vous êtes le gagnant ou si vous êtes le perdant. Dans tous les cas. Je n’ai pas gagné chaque concours.
« Le public, à un certain point, viendra au concert parce qu’il veut sentir l’humanité.«
Lors du dernier concours auquel j’ai participé [ndlr : Concours Enescu 2024], j’ai remporté le deuxième prix. Mais c’était déjà incroyable. Cependant, en entendant quelques mots de certains membres du jury du dernier concours, j’ai vraiment réalisé quelque chose. Un membre du jury a dit que vous apprenez beaucoup plus quand vous ne gagnez pas. Et à partir de ce mot, j’ai en fait réalisé que vous devez toujours vous critiquer vous-même plus que les autres. Les autres vous féliciteront toujours, même si peut-être ils ne le pensent pas. Bien sûr, également s’ils le pensent. Je me critique toujours beaucoup. Et je pense toujours que je n’en fais pas assez. Mais je pense que c’est la vie de chaque musicien à la fin de la journée. Pour nous améliorer chaque jour beaucoup plus. Mais dans ce sens, nous sommes très proches des sportifs. Vous devez toujours être heureux de vos performances. Au moins un peu.

RM : Pouvons-nous évoquer cette Symphonie Concertante de Sergueï Prokofiev que vous avez interprétée pendant la finale ? Par exemple, nous avons vraiment apprécié le mélange de votre justesse, robuste, mais aussi c’était vraiment lyrique, vraiment chantant. Et cela semblait tellement naturel. Et aussi nous avons été frappés par l’équilibre avec l’orchestre, qui n’est pas facile à trouver.
EP : Non, ce n’est pas facile à trouver. Parfois, vous devez être très délicat, doux. Parfois extrêmement puissant. C’est pour cela qu’il y a tout dans ce Prokofiev. Et c’est pour cela que j’ai choisi cette pièce. Même si je l’ai jouée une fois seulement avant la finale. C’est une pièce très difficile. Parce que vous devez connaître de mémoire chaque intervention de l’orchestre. Chaque entrée de chaque instrument. En particulier, parce que c’est une symphonie concertante, ce n’est pas un concerto. C’est un dialogue continu avec l’orchestre. Et cela a constitué un excellent choix. Vous devez combiner la justesse, comme vous l’avez dit, avec la précision et la musicalité. Mais je ne les séparerais pas. En particulier, lors d’un concours. Je pense que la précision et la technique sont quelque chose que nous séparons à présent. Mais les anciens considéraient la technique comme une forme d’art. Et je le pense aussi. La perfection est une forme d’art à la fin. Comme l’est la musicalité. Je n’étais pour sûr pas parfait. C’est un objectif que je poursuivrai tout au long de ma vie. Et les musiciens poursuivent toujours cela. Mais cela ne doit pas non plus vous rendre fou. À la fin, l’imperfection est ce que les gens veulent écouter. Si vous voulez écouter de la perfection, écoutez de la musique produite par IA et laissez l’IA jouer cette musique pour vous si vous voulez de la perfection. Mais je crois que le public, à un certain point, viendra au concert parce qu’il veut sentir l’humanité. Ils veulent sentir ce petit clac dans l’interprétation parfaite. Donc, bien sûr, j’ai senti que le public a vraiment aimé et il y avait un grand sentiment dans la salle. Mais je ne l’attendais pas quand même parce que le jury est toujours quelque chose d’autre. Donc j’ai juste essayé de jouer pour le public, pour être honnête. Sans penser au jury du tout. C’était surtout un concert pour moi.
RM : Comment avez-vous travaillé pour construire vos programmes pour les différentes épreuves du Concours ?
EP : J’ai essayé de vraiment pousser toujours plus loin avec les programmes. Comme je n’ai pas fait des pièces normales dans la demi-finale. J’ai joué la sonate d’Alfred Schnittke (Sonate 1 op. 129), qui est aussi extrêmement difficile et extrêmement intéressante, pièce fascinante. J’adore Schnittke. Mais vous devez être toujours en équilibre entre être trop ennuyeux et trop normal et être trop excessif dans l’interprétation. Vous devez rester là, naviguer dans cette ligne et trouver ce qui est intéressant pour le public, pour le jury, mais pour vous-même spécialement. Juste jouez pour vous-même, enfermez-vous dans la bulle. Et je veux dire, le choix du répertoire est extrêmement important. Vous pouvez vraiment échouer et ne pas aller à la finale si vous choisissez la mauvaise pièce, le mauvais répertoire. Je sais que ma force est la musique russe à la fin. Donc, Schnittke était grand.
Mon deuxième récital incluait le Prokofiev. Prokofiev est assez proche de moi, je dois dire. Et dans le premier tour, j’ai choisi l’option peut-être la plus exigeante, techniquement, la sonate de Boccherini (Sonate en si bémol majeur G.8).
Et aussi pas les Trois pièces pour violoncelle et piano de Nadia Boulanger (NB 45), que tout le monde a jouées, mais cette pièce de Joseph Suk (Ballade op.3). Et je pense que Joseph Suk est russe, lui aussi ? Quoi qu’il en soit,, vous devez avoir le bon équilibre entre la musique normale et quelque chose qui n’est pas très souvent joué.
RM : Pouvons-nous dire un mot sur l’instrument que vous avez jouez ? Et peut-être aussi vous pouvez nous parler de l’archet que vous avez utilisé lors du Concours Reine Elisabeth ?
EP : Ils sont tous deux modernes. L’archet est de Tibor Kovács, qui est un archetier franco-hongrois. Je sens qu’il est très bon pour le toucher. Je dois bien le sentir dans ma main. Vous savez, c’est juste la prolongation de la main, l’archet. Et c’est extrêmement important, beaucoup plus que ce que les gens pensent. Donc j’ai vraiment apprécié jouer avec cet archet dans ce concours, même si j’ai dû le faire remécher quelques fois, parce que, vous savez, j’ai perdu beaucoup de crins d’archet en environ un mois. Je vais devoir le faire encore.
Pour le violoncelle. J’ai essayé tous les violoncelles pour ce concours. J’avais plusieurs choix à la maison. Mais à la fin, celui que j’ai choisi pour le concours est plus « pushy », plus puissant, spécialement pour le tour final. Vous devez briller et sortir du son d’orchestre. Parfois, pour les instruments anciens, s’il ne s’agit pas d’un instrument extrêmement bon, il sera juste moyen. Un instrument ancien n’est pas forcément bon, comme certains le pensent. Et certains instruments contemporains sont aussi extrêmement bons. Cet instrument spécialement, a juste deux ans. Et le luthier l’a construit après avoir écouté l’une de mes performances. Donc c’est vraiment… construit sur-mesure pour moi [« sewed on me »].
RM : C’est fantastique. Puis-je vous demander le nom du luthier qui l’a fabriqué ?
EP : Oui, il a été fait sur-mesure pour moi. Et je le sens, je le sens. Je l’ai aussi façonné lui, et il m’a façonné. C’est un dialogue continu avec l’instrument. Il a été fabriqué par un luthier autrichien, Wiltrud Fauler.
RM : La Fondation Pablo Casals vous prête le violoncelle de Pablo Casals, le Goffriller, pour une durée de quatre ans. De quelle manière allez-vous accueillir cet instrument ?
EP : Je suis tellement enthousiasmé à l’idée de l’essayer aujourd’hui pour la première fois. Et pour moi, cela est très proche parce que Casals est une légende. Et aussi, vous savez, mon professeur était Antônio Meneses, et le professeur de Meneses était Antonio Janigro, et le professeur de Janigro était Gaspar Cassadó, et le professeur de Cassadó était Casals.
RM : C’est comme un cercle.
EP : Oui. Cela constitue une chaîne, et je sens cela, vous savez. J’aurais aimé annoncer cette victoire à mon ancien professeur Antônio Meneses, mais il est décédé maintenant.
C’est très important parce qu’il a toujours apprécié le jeu de Casals dans les Suites de Bach. Pour Meneses, c’était le meilleur des enregistrements. Ainsi, c’est comme si je revenais à l’origine de mes études académiques.
Meneses était vraiment si important, et revenir avec l’instrument de Casals est… je vais trouver un peu du son de Meneses aussi dans cet instrument, peut-être.
RM : Pouvons-nous dire un mot de l’album que vous avez enregistré ?
EP : Où l’avez-vous trouvé ? Parce que ce n’est pas sur Spotify encore. Mais je vais devoir le mettre sur Spotify, probablement. C’est un disque de solos de violoncelle. J’adore les solos de violoncelle aussi parce que c’est tellement exigeant et ce qui se passe tient seulement à vous, dans l’interprétation. Je suis très fier d’avoir joué un répertoire si difficile, avec Zoltán Kodály. J’adore Kodály. C’est peut-être l’une des pièces les plus difficiles jamais écrites pour violoncelle.
L’album a pour titre Novecento. Il inclut aussi Gaspar Cassadó, György Ligeti. C’est un voyage entre ces compositeurs qui ont redécouvert le violoncelle seul après Bach.
Il n’y a pas eu rien pendant 200 ans et ensuite ces compositeurs l’ont redécouvert.
RM : J’ai une dernière question : vous avez un conseil technique de pièce ou quelque chose que vous pouvez communiquer aux jeunes violoncellistes ou aux jeunes solistes ou même aux jeunes musiciens qui veulent débuter une carrière de musicien ?
EP : Et bien, la difficulté est toujours de ne pas perdre le focus. Donc, bien sûr, vous faites des concours pour gagner. Mais ne perdez jamais de vue ce qui est la vraie musique et pourquoi vous faites de la musique. Ce n’est pas pour gagner quelque chose. Ce n’est pas pour la célébrité. Ce n’est pas pour le succès. Ne perdez jamais l’objectif et soyez toujours créatif, essayez toujours d’être émerveillé par la musique chaque jour. Même si vous travaillez la même pièce chaque jour, soyez juste émerveillé par la musique chaque minute lorsque vous répétez, lorsque que vous jouez. C’est le plus basique, mais le plus important que ma mère me dit aussi chaque jour. Jouez la musique. Ne pensez pas au concours, à la pression, au stress. Jouez simplement de la musique pour vous-même.
Propos recueillis en anglais et traduits par Emilie Vanderhulst
Crédits photographiques : portrait © Emilie Vanderhulst et photo concert © https://ettorepagano.com/
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