Avec Haendel et Gasparini, direction l’Italie au Festival de Beaune
Nouvelle présentation de l’oratorio allégorique Il trionfo del tempo e del disinganno, suivie le lendemain d’une représentation dans le théâtre de Beaune de L’Avare de Gasparini. Un deuxième week-end tout en contrastes, sans pour autant sacrifier à la qualité musicale.

L’oratorio de jeunesse Il trionfo del tempo e del disinganno est un grand classique du Festival international d’opéra baroque de Beaune. Dialogue entre quatre personnages allégoriques, dont trois se disputent l’allégeance de la figure centrale de Bellezza (La Beauté), l’ouvrage avait été composé par un tout jeune Haendel de 22 ans qui découvrait alors l’exubérance romaine d’une vie musicale extrêmement riche. Créé en juin 1707 dans le palais du cardinal Pietro Ottoboni, cet oratorio met en scène le ralliement de Bellezza aux valeurs vertueuses de Tempo (Le Temps) et de Disinganno(la Désillusion ou plutôt la « Non-Illusion », et donc La Vérité), tout en clamant haut et fort les délices offertes par le personnage de Piacere (Le Plaisir), présenté comme le pourvoyeur des joies musicales dont Bellezza est évidemment une adepte. Paradoxe tenu tout au long des deux heures de musique d’un ouvrage à la veine mélodique inépuisable faisant appel à tous les ressorts de la virtuosité vocale et instrumentale. Historiquement, Il trionfo del tempo e del disinganno est généralement associé à son pendant La resurezzione (1708), précisément donnée à Beaune par Le Banquet Céleste en juillet 2025. Inutile de préciser que ce sont des instrumentistes et chanteurs d’exception dont il y a besoin pour l’exécution d’un tel ouvrage. Sur le plan strictement vocal, le plateau est très nettement dominé par les deux solistes féminines, même si Maximilien Hondermarck, délégué général du festival, a fait trembler le public en annonçant en début de soirée l’extinction de voix dont venait tout juste de se remettre la soprano Suzanne Jerosme. Cette dernière a livré tout au long de la représentation une prestation remarquable, grâce en partie à son art consommé de la vocalise rapide, mais surtout aux délicates moirures de son timbre délicieusement argenté et à la rare élégance de ses phrasés. Son air final « Tu del ciel ministro eletto » comptera sans doute parmi les grands moments du festival. Gratifiée des tubes de la partition – le « Lascia la spina » appelé à devenir le célébrissime « Lascia ch’io pianga » de Rinaldo, mais également l’air à la virtuosité ébouriffante « Come nembo che fugge col vento » dont Cecilia Bartoli a fait un de ses chevaux de bataille –, Éléonore Pancrazi enchante par son beau timbre cuivré et la manière dont, par son jeu facial, elle parvient à faire vivre son personnage. Chez les messieurs, Rémy Brès-Feuillet, malgré un timbre chaud et capiteux, peine un peu dans une tessiture pour lui trop grave, qui le met parfois au bord de l’essoufflement. Le ténor Stuart Jackson impressionne par son art de la mezza voce qu’il met à profit pour souligner les éléments saillants de son texte. Sous la direction de leur chef invité Simon Proust, les instrumentistes du Banquet Céleste, violonistes mais aussi hautboïstes et flûtistes, rivalisent d’allant et de virtuosité pour donner une lecture riche et enthousiasmante d’une partition d’une rare fraîcheur, qu’on a toujours autant de plaisir à entendre et réentendre au gré des diverses programmations.

Déjà donné à Paris au Théâtre de l’Athénée, mais également à Amiens, Caen, La Rochelle, Reims, Rennes et Versailles, L’Avare, ou Il vecchio avaro de Gasparini, est encore une véritable curiosité. Créée en 1720 à Venise pour servir d’intermezzo entre les actes d’un opera seria, l’œuvre est l’adaptation très libre de la pièce de Molière, considérablement raccourcie, simplifiée et réécrite. Tout en condensant l’action et en supprimant ou ajoutant de nouveaux personnages, le livret d’Antonio Salvi reprend parfois certaines phrases « culte » de la pièce comme par exemple la fameuse maxime d’Harpagon « Mangio tanto per vivere. Cosi convien, non viver per mangiare » (Il faut manger pour vivre, et non vivre pour manger). Musicalement, l’ouvrage est un petit bijou de simplicité et de sobriété, qui certes ne révolutionne pas les codes musicaux alors en vigueur en ce début de dix-huitième siècle, mais qui utilise à bon escient l’ensemble des recettes qui faisaient alors de l’opéra et du théâtre musical un genre vivant et populaire, prisé de toutes les couches de la société. Pour l’occasion, la partition de Gasparini s’est vue enrichie de quelques chansons populaires du XVIIIe siècle, confiées au personnage de Scarabea, dont les paroles ont réécrites pour entrer en résonance avec l’intrigue de l’œuvre. On y entend également une citation de la marche turque du Bourgeois gentilhomme ainsi que la fameuse aria « Agitata da due venti » empruntée à La Griselda de Vivaldi, chantée par Fiammetta et, en appui, par Scarabea, afin d’évoquer les passions qui, au moment de la découverte du vol de sa cassette, agitent le personnage de Pancrazio. Ce dernier, dans son délire, n’omet pas son intention de signaler le vol à Maximilien Hondermarck en personne… La réussite du spectacle est due à la fois à son inventivité scénique et à sa qualité musicale. La mise en scène de Théophile Gasselin remporte l’adhésion par la finesse de ses choix, par la fluidité de sa gestique et par le pétillement incessant de ses images. La beauté des éclairages de Christophe Naillet souligne avec grâce les costumes d’époque d’Alain Blanchot et les décors de Louise Caron. Musicalement, les instrumentistes du Poème Harmonique, installés de façon très visible sur la scène, offrent un accompagnement discret et efficace, duquel se détache la guitare de Vincent Dumestre et la harpe de Pernelle Marzorati. La distribution propose un très grand cru vocal mettant à l’honneur le Pancrazio très en verve de Victor Sicard, la séduisante Fiammetta d’Eva Zaïcik ainsi que la touchante Scarabea de Serge Goubioud, personnage comique au chant empreint d’une douce mélancolie. En Valletto, Stefano Amori montre son expertise dans les codes et règles de la commedia dell’arte, pour le plus grand bonheur d’un public visiblement charmé par un spectacle haut en couleur, satisfaisant autant pour la qualité de son interprétation musicale que pour sa finesse théâtrale.
Crédit photographique : Éléonore Pancrazi et Suzanne Jerosme (photo n°1); Rémy Brès-Feuillet (photo n°2) © Ars Essentia / Festival de Beaune
Lire aussi :












