Remarquable Château de Barbe-Bleue de Bartók par Klaus Mäkelä à Aix-en-Provence
En contre-poids de la merveilleuse Femme sans ombre de Richard Strauss, le Festival d’Aix programme Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, et la proximité de ces deux œuvres est très intéressante.

Bartók et Strauss sont contemporains, les deux chefs-d’œuvre en question ont été créés à quelques mois d’intervalle, et tous les deux traitent de l’amour et de la conjugalité. Mais autant l’opéra de Strauss et Hofmannstahl est solaire et positif, présentant l’amour comme une révélation de soi-même et une création de vie, autant celui de Bartók et de Balázs est lunaire et pessimiste, traçant un itinéraire de mort. Aimer est impossible : soit on reste extérieur à l’autre et on ne le connaît pas, soit on devient intrusif et destructeur de l’être aimé. C’est cette tragédie intrinsèque de la relation amoureuse, ce drame de l’incommunicabilité que décrit ce mini-opéra.
Ce soir, l’œuvre est donnée en version de concert, et c’est presque un soulagement de ne pas avoir à subir la lecture d’un inutile metteur en scène. Les surtitres nous délivrent la saveur de chaque mot, et la lisibilité de la musique seule (qui est en fait davantage un poème symphonique chanté qu’un opéra…) est si parfaite, que tous les décors, lumières, climats se créent d’eux-mêmes par le seul pouvoir des sons. Il faut dire que l’Orchestre de Paris est ce soir dans une forme éblouissante, avec des bois chatoyants, des cuivres magnifiques, et que la direction de Klaus Mäkelä est excellente. Il tire de son orchestre des couleurs et des nuances sublimes. La façon dont il déploie les visions à chaque ouverture de porte et comment ces visions se distordent progressivement force l’admiration. Comme dans sa Femme sans ombre, tout à l’air si simple, si évident et si magique sous sa baguette ! Aucune dérive romantique, expressionniste ou vériste : simplement du Bartók pur, empreint de poésie et de tragédie. Un vrai bonheur.
Gerald Finley et Irene Roberts font un couple d’une étonnante unité, dans la même probité de style, et dans le même soin au texte hongrois, moelleux et percussif. Le baryton, comme prescient de l’issue inévitable de l’histoire, commence la soirée mezza-voce, avant de rentrer progressivement dans son grand volume vocal, dans sa vraie place de seigneur hyperlucide. Irene Roberts fait une Judith d’une grande beauté de timbre et de personnalité. Totalement dépourvue de venimosité, elle avance (et jusqu’au bout de son contre-ut) guidée par sa propre exigence et son désir d’absolu. Leur duo d’amour final, où chacun chante en se pétrifiant dans sa solitude sans plus pouvoir écouter l’autre atteint un niveau d’émotion presque insoutenable. Mais Klaus Mäkelä enveloppe tout de nuit et de résignation, avant de restituer le silence et l’obscurité d’origine. Une soirée unique, dans tous les sens du terme, pour le Festival d’Aix.
Crédits photographiques : © Jean-Louis Fernandez
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