Don Giovanni à Montpellier : Agnès Jaoui entre hier et aujourd’hui
On n'avait pas fait mystère de la prudente sagesse de son Uomo Femina. Tout en confirmant l'appétence d'Agnès Jaoui pour un classicisme sans histoire, son Don Giovanni entre chien et loup s'avère plus captivant.
Projeté par une vidéo balbutiante sur un rideau encore baissé, le début intrigue (on croit presque à une défaillance technique) jusqu'à ce qu'on finisse par identifier la silhouette d'un personnage XVIIIᵉ dirigeant de dos l'Ouverture de l'« opéra des opéras ». Très certainement Don Giovanni lui-même, déjà aux commandes de la ronde infernale de l'addiction au sexe narrée par Da Ponte : la sienne, celle d'Elvira en fer de lance avant l'heure du syndrome de Stockholm, celle « dans le placard » d'Anna, celle de Zerlina pas moins prompte à l'émoustillement que ses nobles consœurs.
Dans la réalisation d'Agnès Jaoui, même les architectures espagnoles, toutes rongées par le temps qu'elles sont (beau décor cuivre et pierre d'Eric Ruf, idéalement déployé sur le vaste plateau de l'Opéra Berlioz) semblent contaminées par la course à l'abîme ! Une excellente idée hélas insuffisamment exploitée. Sur « Mi tradì » lorsque Elvira, repoussée côté jardin par les murs qui se replient sur elle, se réfugie côté cour, elle attend en vain (et le spectateur avec) qu'il se passe là quelque chose de similaire : combien plus spectaculaire et bouleversante aurait alors paru la déréliction crépusculaire dans laquelle l'ex-amante s'enfonce à ce moment précis… Autre effet trop effleuré : les ombres chinoises à la Strehler, entre autres sur l'échange de costume du début maître/valet, sur « Metà di voi que vadano… » auraient pu donner, prolongées, davantage de poésie ludique à ce Don Giovanni nocturne, bien cerné par le jeu d'orgue de Bertrand Couderc. Reste une direction d'acteurs ne s'essoufflant jamais, débordante de vie, balançant avec naturel entre le dramma et le giocoso, et toujours impulsée par la musique (les mouvements des lumignons et des armes de la valetaille…) Le finale du I est parfaitement réglé (chorégraphie, intégration de la banda), et celui du II en impose avec l'ensanglantement progressif du héros éclaboussant la totalité de l'image.
Après avoir épousé les balbutiements de la vidéo introductive, Benjamin Bayl engage très vite l'orchestre dans la course folle : discursifs et haletants, saisissant bien l'arc musical des deux actes, entraînant dans leur sillage un pianoforte formidablement volubile, les tempi sont jusqu'au bout assez prodigieux, les coups de boutoir finaux à la porte n'étant pas loin de faire trembler le bien-nommé Opéra Berlioz sur ses bases. Ce curseur poussé au maximum n'est pas sans dommage pour le chœur dont le pandémonium final perd de son impact envoyé de la coulisse. Surprise avant le tomber le rideau : le sextuor final, curieusement abrégé, laisse à penser qu'Agnès Jaoui (dont on apprendra qu'elle souhaitait conclure avec la version de Vienne sur la mort du Don) ne désire manifestement pas plus envoyer Elvira au couvent que laisser Ottavio de se faire indéfiniment « promener » par Anna…
Montpellier a totalement renouvelé l'équipe vocale toulousaine autour du rôle-titre. Stephen Milling, redescendu de ses Wagner à Bayreuth et ailleurs, est un Commandeur d'une impressionnante stature. Frederic Jost et Miriam Kutrowatz forment un excellent couple de paysans, cette dernière dispensant même, à l'instar de ses rivales, des ornements de son cru à même de déclencher de bien suggestifs jaillissements d'étoiles filantes. Constamment émouvante malgré quelques graves un peu étouffés sur « Ah! qui mi dice mai », Karine Deshayes est une Elvira de haute volée, et d'une grande autorité dans les ensembles. La prestation d'Esther Tonea n'est pas moins captivante malgré un « Non mi dir » conclu non sans difficulté. Voix large et puissante, un brin tendu dans l'aigu sur Madamina, Evan Hughes apporte en Leporello un juvénile contrepoint gémellaire à Mikhail Timoshenko, Don Giovanni infatigable et vraiment maître du jeu. Le timbre magnifique de Michael Gibson, son allure à la Julien Doré, débarrasse Ottavio de tout ce que le personnage peut d'ordinaire avoir d'inconsistant.
Panache vestimentaire compris, on prend plaisir à ce Don Giovanni avec cette production ultra-respectueuse (l'air du catalogue utilise un vrai catalogue, la tête du Commandeur bouge pour de vrai…) même si, forcément prise en étau entre hier et aujourd'hui, Agnès Jaoui, au risque de contredire une note d'intention qui pointe les mises en scène plaquant l'œuvre sur une idée, a eu envie d'innover : elle ressuscite son Don Giovanni après l'avoir fait condamner à mort par celles-là même qui l'adulaient !
















