À Strasbourg, l’ancien Festival de musique renaît brillamment de ses cendres
Feu le Festival de Musique de Strasbourg se targuait d’être, depuis 1932, le plus vieux festival de musique de France. Mort en 2013, on tente de le ressusciter sous l’appellation « Festival Rhénan ».
En fait, les origines historiques sont bien plus anciennes, puisque sous la période wilhelminienne déjà, Strasbourg avait des « Fêtes musicales d’Alsace-Lorraine », où sont passés de jeunes inconnus comme Richard Strauss, Pfizner, Klemperer, Furtwängler… Mais le festival auquel les Strasbourgeois étaient attachés et qui leur manquait, c’est un festival ancré dans certaines traditions, utilisant les ressources locales des orgues d’église, l’orchestre « municipal » de Strasbourg, le chœur Saint-Guillaume, les chefs de la famille Munch dont Charles a été le rejeton le plus illustre. Après une dérive vers le star-système, le festival a finalement sombré en 2013, coulé par l’absence d’une direction artistique cohérente. Cette tentative de ressuscitation est particulièrement bienvenue, d’abord parce qu’elle est d’initiative associative, donc sympathiquement citoyenne, ensuite parce que les premiers concerts montrent que les facteurs de réussite de l’ancien Festival dans sa période glorieuse des années 50-60 ont été finement analysés et compris. Il faut de la tradition, mais aussi de la modernité, voire de la création. Il faut s’appuyer sur le vivier loco-régional, sans craindre non plus d’inviter des artistes venant de plus loin. Et surtout, il faut valoriser les compositeurs de la région, de cet espace dit rhénan, sans complexe ni chauvinisme régional. Ce soir du concert de clôture, tout est bien présent. Tradition avec Beethoven et Stravinsky, « rhénanité » avec Marie Jaëll née Trautmann, ressources locales avec l’OPS et Emmanuel Séjourné (enseignant au Conservatoire de Strasbourg), création française du Concerto n° 2 pour marimba de Séjourné, et ouverture vers la jeunesse avec le choix du chef Swann Van Rechem.
Le concert commence avec l’ouverture de Coriolan, qui installe le public bien confortablement dans le Beethoven qu’il aime. Le « philar » ne fait évidemment qu’une bouchée de cette pièce prise dans son répertoire d’élection, et c’est d’emblée l’occasion d’apprécier la finesse des exigences du jeune chef et son étonnante énergie. Le Concerto pour piano n° 2 de Marie Jaëll est un peu plus surprenant. Sans mouvements bien individualisés, il apparaît d’avantage comme une vaste symphonie pour piano et orchestre, faite de petits bouts collés les uns aux autres comme un patchwork, néanmoins d’une très belle unité. Cette succession de sacs et de ressacs construit une puissante marée montante, d’un lyrisme magnifique et d’une étonnante originalité. Adam Laloum plonge à corps perdu dans la virtuosité profuse du piano de Marie Jaëll, et, au risque de quelques rares accrocs, en distille dans un excellent dialogue avec l’orchestre toute la fine poésie.
Le Concerto n° 2 pour marimba et cordes d’Emmanuel Séjourné a été créé à Qingdao en Chine au début de 2024 et n’avait encore jamais été joué en France. C’était donc une découverte pour beaucoup. L’écriture est majoritairement tonale, sans provocation sonore. On y trouve des rythmes de danse, et un certain style « musique de film ». La partie de la marimba semble pianistique au début avant de se libérer peu à peu des cadres. Le jeu des couleurs de l’orchestre à cordes est assez sommaire. En revanche, ce qui est très impressionnant, c’est la façon dont cet instrument de percussion arrive à produire un son continu, un chant boisé et perlé, et à construire des phrasés longs dignes d’une flûte ou d’une voix humaine. La virtuosité de Vassilena Serafimova est pour beaucoup dans ce petit miracle. Ses nuances vont du presque inaudible à l’explosif, et son legato (oui, le legato d’une percussion…) amène le public vers une demi-narcose, à la fois extatique et jubilatoire. Un moment magique, bruyamment ovationné par un public enthousiaste.
L’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky, a contrario, est un feu d’artifice de couleurs orchestrales fines, riches, variées. L’Orchestre philharmonique de Strasbourg peut y flamboyer de toutes ses facettes, mais là encore, c’est le chef Swann Van Rechem qui impressionne le plus. Ce jeune homme sait exactement ce qu’il veut, et il l’obtient de chacun. Les équilibres sont bien respectés, la précision est au scalpel et la pulsion énergique est irrésistible. C’est bien lui qui a porté L’Oiseau de feu et tout le concert à ce degré élevé d’incandescence et d’éblouissement. Ce fut bien une grande et belle soirée, dont on espère ardemment qu’elle marque le début d’une nouvelle et longue histoire festivalière à Strasbourg.



















