La Comédie Humaine, le Coup de Feu et autres raretés de Chostakovitch
Mark Fitz-Gerald poursuit son travail exemplaire de redécouverte des musiques de films et de scène de Chostakovitch, avec trois premières mondiales dans ce nouvel opus.
S'il y a un reproche qu'on ne peut pas faire au chef Mark Fitz-Gerald, c'est d'être velléitaire : cela fait cette année quarante ans qu'il dirige, exhume, édite et enregistre la musique de film négligée, oubliée ou perdue de Dimitri Chostakovitch. C'est en effet en 1986 qu'il avait commencé à diriger La Nouvelle Babylone, et la collaboration avec le label Naxos se poursuit depuis 2008 avec cinq volumes parus. Après Seule (Clef ResMusica), Les amies, La Nouvelle Babylone (Clef ResMusica), Le Taon, le Covid a ralenti les publications et il s'agit du premier volume depuis les découvertes de La Punaise et Amour et Haine paru en 2020.
Le Coup de feu op.24 est la deuxième musique de scène de Chostakovitch, composée en 1929 comme La Punaise op.19, elle est pleine de l'énergie avant-gardiste des années 20, dans une veine essentiellement comique, voire jazzy. Quinze minutes de musique répartie sur 16 numéros a survécu, dont un tiers a été reconstitué par Mark Fitz-Gerald à partir de la partition de piano. La pièce de théâtre d'Alexandre Bezymenski, poète révolutionnaire revendiqué (il avait déjà signé le texte de la Symphonie n°2 « À Octobre » (1927) de Chostakovitch) est une comédie qui s'inscrivait sans détour dans la ligne fixée par Staline de la lutte contre la bureaucratie, responsable de tous les échecs… De cette trame peu excitante, les directeurs du TRAM (Teatr Rabochei Molodyozhi – ‘Théâtre de la Jeunesse Travailleuse) de Leningrad en firent une parodie joyeuse, au point que l'auteur incompris alla se plaindre auprès de Staline ! Ce dernier lui répondit qu'il n'avait pas à se faire de souci, et que la pièce était plaisante. Chœur soviétique en ouverture, orchestre coloré et une romance (chantée par le ténor Tor Lind) : c'est un concentré du théâtre révolutionnaire, même si elle est moins avant-gardiste que Le Nez op. 15 composé deux ans avant.
La Comédie humaine op.37 (1933-1934) est déjà la septième partition pour la scène de Chostakovitch, et est plus sage, plus facile d'écoute (Lady Macbeth op.29 a été achevée en 1932) et pour trois bonnes raisons : elle fut la première partition composée après la condamnation de Lady Macbeth par Staline. En 1932 le Comité central avait publié un décret mettant fin à toutes les structures artistiques indépendantes pour les regrouper en Unions centralisées et contrôlées et le Théâtre Vakhtangov de Moscou qui accueillait cette pièce imaginée à partir de l'œuvre de Balzac n'avait jamais fait partie des modernistes. Le but de la pièce était de permettre aux moscovites de s'échapper et d'humer le charme souriant des quais de la Seine au XIXᵉ siècle… La pièce de théâtre fut créée le 1er avril 1934 et rencontra le succès des années durant. La musique est charmante et lumineuse, guillerette et piquante, traversée de lyrisme romantique et de moments de suspense, et ne laisse pas deviner les affres d'angoisse dans lesquelles le compositeur était plongé à l'époque de leur écriture.
Pour compléter ces deux contributions importantes proposées en premier enregistrement mondial, Fitz-Gerald propose également le premier enregistrement de studio d'un entracte pour orgue et deux interludes orchestraux inédits. Créés par Thomas Sanderling à Gohrisch en 2017 et publiés dans un album Shostakovich Discoveries marquant chez DG salué par un Prix ICMA cette année, ils se concluent par la Marche des Anarchistes tirée des Faubourgs de Viborg op.50 (1939), plus proche d'une fanfare de cirque que d'une sulfureuse marche revendicatrice, reconstituée à l'oreille par Mark Fitz-Gerald.
Au fil des albums, si les orchestres varient, le chef d'orchestre maintient la qualité interprétative, faisant primer la vivacité des couleurs et l'alacrité du rythme, pour préserver les saveurs simples de cette musique populaire.















