Seul(s) ensemble avec Philip Venables et Jennifer Walshe à la Fondation Cartier
Parlé, chanté, joué et dansé, The Alonetimes, co-écrit (texte et musique) par Jennifer Walshe et Philip Venables, enchante les nouveaux espaces de la Fondation Cartier pour lesquels le spectacle a été commandé.

Il est question de rendez-vous manqués, de souvenirs douloureux, de relations catastrophiques, de séparations brutales … Autant de tentatives pour aller à la rencontre de l'autre qui échouent. Les six artistes tout terrain invités sur le plateau, instruments et voix confondus (ils parlent, ils jouent parfois en même temps, ils chantent et dansent) racontent chacun à leur tour leurs expériences malheureuses sur un rythme soutenu et un débit rapide, entre colère, humour et dérision, tandis que s'écrivent en live sur le grand écran et par intermittence, des messages sous pseudonyme cherchant l'âme sœur ou ceux de la Silicon Valley évaluant les mérites de l'IA.
Le compositeur britannique Philip Venables, qui appelle de ses vœux le travail collaboratif – voir ses opéras et œuvres scéniques avec Ted Huffman – s'associe pour la première fois avec l'artiste sonore irlandaise Jennifer Walshe. Elle est compositrice, chanteuse, improvisatrice et comédienne, rompue à l'exercice de la performance qu'elle pratique elle-même.
Conçu sans bord, le spectacle d'une heure quinze est déjà en action lorsque le public s'installe dans le Studio de la Fondation Cartier. En bord de plateau, drapée dans un large vêtement blanc, la mezzo-soprano britannique Lore Lixenberg semble accomplir une sorte de rituel, dont les mots mêlés de souffle colorent l'espace autant qu'ils interrogent.

Une communauté d'artistes
Il y a toujours beaucoup de texte dans le théâtre musical de Venables (les surtitres affichent la traduction française) mais la parole est rarement à nue, habilement tressée avec la musique, qui permet des transitions fluides entre le récit rythmé et le chant. À cour, seul élément de décor sur le plateau, le set de percussions (Vanessa Porter très active) avec sa grosse caisse centrale, est un vecteur essentiel de la vitalité du spectacle, entretenant la pulsation, lançant des signaux et réamorçant l'énergie d'une séquence à l'autre. Elle s'efface par contre dans des moments plus poétiques, au temps lisse et suspendu, qui acquièrent une dimension émotionnelle toute singulière. Entre tendresse et sensualité, c'est l'accordéon presque nostalgique d'Andreas Borregaard ou le violon stratosphérique de Diamanda La Berge Dramm qui prennent le relai.
Chaque protagoniste a son costume – la tenue sportive bleu ciel du clarinettiste Adam Starkie ne passe pas inaperçue – et fait son « numéro », parlé, chanté ou scandé par le chœur de la communauté. On penche vers la comédie musicale avec le baryton OsKar McCarthy, voix suave et séduisante pratiquant une sorte de Sprechgesang très acrobatique. Le ton parfois s'envenime, tambour battant, et devient revendicatif dans les scènes les plus musclées, emmenées par la voix puissante autant que chaleureuse de Lore Lixenberg ; le geste se libère alors et la boule à facettes s'active au-dessus de nos têtes, immergeant l'espace de ses motifs tournants. La scansion psalmodique du chœur a cappella qui succède donne la mesure des ruptures de ton ménagés dans le spectacle que façonnent les lumières d'Aedin Cosgrove, essentielles pour accompagner la dramaturgie.
Solitude, désir de partage, échec et rebond énergétique, c'est un espace de tension qu'engagent le texte, les voix et la musique dans ce spectacle monté au cordeau où l'engagement des artistes sur scène autant que la qualité des équipes techniques (son et vidéo) participent de sa pleine réussite.














