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Le Taon de Chostakovitch reconstitué par Mark Fitz-Gerald

À emporter, CD, Cinéma et musique, Musique symphonique

Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Ovod [Le Taon] op. 97. Premier enregistrement mondial. Bachchor Mainz, chef de chœur Ralf Otto. Orchestre Philharmonique d’État de Rhénanie-Palatinat, direction Mark Fitz-Gerald. 1 CD Naxos collection « Film Music Classics ». Enregistré en mars 2017 à Philharmonie de Ludwigshafen, Rhénanie-Palatinat. Notice instructive, en anglais seulement. Durée : 61:46

 

8.573747 Le Taon - The Gadfly poursuit son travail de résurrection des compositions originales de pour le cinéma, cette fois pour Le Taon, film de 1955 d’Alexandre Feinzimmer. Sa reconstitution permet de retrouver la fraîcheur de cette composition, qui avait été perdue dans l’adaptation pour suite symphonique réalisée à l’époque. 

Et de quatre ! Après La Nouvelle Babylone (1929), Seule (1931, Clef ResMusica) et Les Amies (1935) livre avec Le Taon (The Gadfly en anglais son quatrième album avec le même principe, énoncé dans l’entretien qu’il donnait à ResMusica en 2011 : reconstituer les partitions à partir des manuscrits originaux, et quand il n’y a plus de partition, à partir de la bande-son !

En 1955, Staline était mort depuis deux ans. Cette nouvelle littéralement salutaire pour Chostakovitch ne signait pas pour autant la fin de ses difficultés personnelles et matérielles. Il perdit sa femme Nina en décembre 1954, et s’il accepta de composer la musique de film du Taon en remplacement de Khatchatourian, c’était uniquement pour gagner sa vie. Mais cela ne se ressent pas du tout à la musique, qui est à tour à tour héroïque et lyrique (« Ouverture »), pathétique et marquée par le destin (« The Cliffs » – Les falaises), martiale et caricaturale (« Les Autrichiens »), tout en suspens (« L’arrestation »), sentimentale (Guitares, la Lettre), galante (« Contredanse »), festive (« Galop »), enlevée et rutilante (« Bazar »), en prière timide puis ardente (« Confession », à l’orgue). On retrouve l’ombre de l’immense et sombre Symphonie n° 8 de 1943 interdite par Staline pour son pessimisme (« les Autrichiens », « la Lettre »), et on entend les prémices de la très officielle Symphonie n° 12 de 1961 (« Une gifle au visage »… faut-il y voir une pure coïncidence ?).

Elle contient tellement de musique à l’impact immédiat qu’une suite symphonique fut confiée à son collègue et ami Levon Atovmian, une mission dont celui-ci devait s’acquitter à plusieurs reprises durant les années 50 et 60, notamment pour la musique du film Hamlet. C’est dans cette version arrangée que la musique du Taon a été jouée depuis, avec l’avantage de mettre en valeur tous les thèmes principaux, mais de manière parfois tellement appuyée qu’elle en dénature le charme. L’exemple le plus frappant est Guitares (plage 18), qui contient un des thèmes les plus charmants  de toute la musique de film de Chostakovitch. Dans l’arrangement d’Atovmian, « VII. Introduction », les cordes pincées sont remplacées par violons, et la nostalgie trop démonstrative se noie dans le sucre. Ceux qui ont toujours gardé une certaine insatisfaction à l’écoute de la musique du Taon, trop mélo, trouveront dans cette version la réponse à leur exigence. Avec un choix d’instruments plus original (cloches, orgue, guitares) et une structure plus fragmentaire qui ne laisse pas de place aux répétitions et aux longueurs, ce sera pour eux un retour aux sources rafraîchissant.

En complément, Mark Fitz-Gerald offre trois extraits de la musique du film Le Contreplan, de 1931, seul film officiel propre à célébrer le 15e anniversaire de la révolution russe. De cet opus 33le chef-transcripteur ne joue que la partition déjà publiée (on sent une pointe de regret), qui se conclue par le très facilement mémorisable Chant du Contreplan, qui joue un rôle essentiel dans ce film et… dans la comédie musicale de la Metro-Goldwyn-Mayer Thousands Cheer (La Parade aux Étoiles), film destiné à remonter le moral des soldats américains et de leurs familles. Pour adoucir le climat entre Donald Trump et Vladimir Poutine,  ne serait-ce pas la composition idéale à leur faire chanter ensemble ?

Sur le plan de l’interprétation, Mark Fitz-Gerald dirige comme dans ses précédentes livraisons avec un souci de netteté et d’équilibre, évitant l’emphase et les effets faciles. Avec l’Orchestre Philharmonique d’État de Rhénanie-Palatinat, il interprète cette musique comme il le ferait d’un classique, et c’est la meilleure façon de la servir.

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