Corinne Winters est Madame Butterfly à Genève
C'est au Bâtiment des Forces Motrices que se joue la nouvelle production du GTG de Madama Butterfly de Puccini, bien emportée dans le drame par la mise en scène subtile de Barbora Horáková et la soprano Corinne Winters.
En partance pour la Deutsche Oper Berlin, Aviel Cahn est encore présent jusqu'à la fin de la saison pour achever son mandat genevois. Et pour sceller son passage en Suisse, il laisse derrière lui l'ouvrage Un Opéra pour le XXIe Siècle, qui revient sur l'histoire du Grand Théâtre de Genève et plus particulièrement sur l'approche de son dernier directeur autour de la modernité à l'opéra.
Son successeur Alain Perroux est déjà nommé, mais il faut en attendant s'adapter à la scène du Bâtiment des Forces Motrices, le temps des travaux au Grand Théâtre, annoncés pour une durée de deux ans. Plus polyvalente, cette salle est aussi moins modulaire pour l'opéra, ce qu'on a d'ailleurs pu voir dès cette Première de Butterfly, où la tournette manquant de forces motrices en seconde partie de soirée a eu besoin des machinistes pour faire tourner manuellement le plateau central.
Car pour unique décor de cette nouvelle production, se posent au milieu de la scène les murs de la maison japonaise dans laquelle va inéluctablement s'écouler le drame de Madame Butterfly. Et pour le mettre en image, c'est à Barbora Horáková qu'Aviel Cahn a fait appel. D'apparence, la scénographie (Wolfgang Menardi) et les costumes (Eva-Maria Van Acker) sont classiques, mais ils s'intègrent bien dans le pays du livret par les kimonos, masques ou katanas, leur utilisation étant toujours subtile, jamais caricaturale. Dans des lumières (Felice Ross) plutôt crues ou sombres, les chanteurs peuvent évoluer finement, même si la première scène, avec l'explosion d'une statuette d'enfant devant un kimono rougi de sang, ne laisse aucune chance à l'héroïne.
De ce drame, on regrette peut-être juste l'utilisation d'un homme âgé (Bertrand Pfaff) pour tenir le rôle de l'enfant qui reviendrait sur les lieux bien plus tard, et qui rôde pendant de nombreuses scènes pour revoir l'endroit où sa mère s'est fait seppuku. Il faut en revanche louer la qualité avec laquelle est traitée cette histoire d'amour impossible, d'une violence que le livret fait bien ressortir, rappelant sous les mots de Pinkerton que, dans ce pays (le Japon), on loue sans engagement une maison pour 999 ans en pouvant la quitter le mois suivant, et qu'on peut faire de même avec une jeune femme de 15 ans. Plutôt que d'y chercher la gêne créée par notre regard actuel sur cette vision du passé, Barbora Horáková traite surtout le désespoir de Cio-Cio San, rêveuse immature qui ne demande qu'à aimer et être aimée de son mari américain, au point de rejeter ensuite tous les autres amants. Pour imager cette rapacité yankee, s'impose une estampe japonaise d'aigles en train de se battre sur l'un des murs du fond. Dans la première partie, tout se passe en noir et blanc, tandis que les couleurs du drapeau états-uniens emplissent le dernier acte en dérivant de plus en plus du bleu vers le rouge, aussi couleur du sang.
À l'orchestre, les couleurs sont bien présentes grâce à la direction d'Antonino Fogliani, particulièrement attachée à mettre en valeur le côté symphonique de la partition, quitte à parfois s'alanguir dans les grandes phrases pucciniennes, à l'instar du Prélude de l'Acte III. L'Orchestre de la Suisse Romande est dans la fosse, mais si sa petite harmonie ressort correctement et que ses cuivres offrent des moments impactants, les cordes ne sont malheureusement vraiment pas portées par l'acoustique trop fermée du BFM.
Sur le plateau, le rôle-titre revient à Corinne Winters. Déjà héroïne des opéras de Leoš Janáček à Genève, elle traite Cio-Cio San comme une Jenůfa, d'une voix claire, remplie elle aussi de subtiles intentions. En revanche, si elle capte toujours l'attention par son jeu lorsqu'elle est en scène et que son air « Un bel dì, vedremo » à l'Acte II touche par sa charge émotive, l'aria final « Con onor muore » montre une fatigue vocale qui ne peut faire oublier les plus grandes tenancières du rôle.
Face à elle, Benjamin Franklin Pinkerton est porté par Stephen Costello, dynamique et très adapté pour emmener ce personnage américain dans le style italo-japonais lié à l'opéra. Sharpless est tenu par Andrey Zhilikhovsky, baryton au timbre chaleureux. La mezzo Kai Rüütel-Pajula se montre plus à l'aise dans le bas registre de son personnage, bien coloré lorsqu'elle revient après l'entracte. Le Goro de Denzil Delaere en fait beaucoup, mais est peut-être le chanteur le plus accordé à l'italianité de l'ouvrage, même si on remarque aussi le Yamadori de Vladimir Kazakov lors de sa courte intervention. Dans la seconde distribution, seuls changent les deux rôles principaux, Cio-Cio San revenant à Heather Engebretson et, pour un unique soir, Pinkerton à Arnold Rutkowski.















