Les topologies du sonore à la Cité de la Musique avec l’EIC
Inscrit dans le cycle des soirées In between, le concert de l'Ensemble intercontemporain mettait l'espace au centre de la problématique sonore, affichant au programme de ce « grand soir », cinq pièces, dont deux créations mondiales, et autant de dispositifs scéniques singuliers.

Les deux cornistes et le son circulent dans gla-dya, sous-titrés Études sur les rayonnements jumeaux de l'Italien Marco Stroppa où les interprètes jouent sur la directionnalité du son de leurs instruments en modifiant cinq fois la position des pavillons. La présence de deux caisses claires avec timbre placées entre les cors qui se font face (3) en diffracte délicatement le son quand l'utilisation des sourdines le filtre subtilement (2). Dos tourné au public et pied sur une banquette de piano pour manipuler plus aisément leur sourdine, les deux virtuoses entonnent dans la dernière miniature un joli bicinium (échos d'une musique africaine dont s'inspire le titre de la pièce) qui coupe court trop rapidement.

Compositeur italien lui-aussi, Ivan Fedele parle de « dramaturgie de l'espace » s'agissant d'Ali di Cantor, une pièce spatialisant quatre groupes instrumentaux. Deux ensembles à vent – les ailes actives de ce grand corps sonore – et deux sets de percussions se font face (à l'image des cori spezzati de la Renaissance), les cordes sont à l'avant, les instruments graves (basson, contrebasson, clarinette basse et contrebasse) en font de scène, tandis qu'un clavier électronique s'insère entre les deux pianos à queue. Un dispositif dûment réfléchi qui génère les effets de stéréophonie (le son circule d'une « aile » à l'autre) autant que les hybridations et autres trouvailles sonores qui captivent l'écoute. Après une longue introduction, moment d'attente très étrange animé par les pianos sur la trame bruitée des cordes en trémolo, le discours musical prend son élan, balançant entre toccata effrénée hérissée d'accents et moments de stases au temps suspendu d'une grande pureté – flûte en solo – dont la séduction sonore, l'acuité du timbre et la dimension virtuose ne sont pas sans rappeler l'écriture de Boulez à qui l'œuvre est dédiée. Ali di Cantor a été créé le 24 avril 2004 et très peu rejoué depuis. L'exécution au cordeau qu'en donne Pierre Bleuse et ses musiciens nous révèle un chef d'œuvre.
Après un premier entracte – changement de plateau oblige – Stèle de Gérard Grisey convoque deux grosses caisses qui trônent sur le devant de la scène et dont les peaux sont légèrement préparées. À cour, Aurélien Gignoux frotte la peau du gros instrument, bruit blanc chargé de mystère avant l'arrivée à jardin de Gilles Durot. Débute alors cette incantation funèbre, entre silence et déflagration sonore, sensualité et geste implacable : un instant ritualisant aussi court que saisissant.
Les deux percussionnistes reprennent leur place dans les rangs de l'ensemble, débutant Sirènes de Philippe Schœller par le grondement de leurs deux grosses caisses, une amorce que le compositeur dit avoir écrit sans connaître ni l'ordre ni le contenu du concert ! Gémellité toujours dans cette pièce donnée en création qui invite deux bassons solistes (magnifiques Paul Riveaux et Marceau Lefèvre) et nous plonge dans l'univers du mythe où l'imaginaire de Schœller aime vagabonder. La texture orchestrale est chatoyante, colorée et mouvante, qui évoque plus d'une fois les mixtures du grand orgue, accueillant les moirures de quatre steel drums aux distorsions jouissives. Se détachent de l'ensemble les sonorités exogènes des deux bassons que Schœller fait « chanter » en voix de tête : échos multiples d'une mélancolie pénétrante qui ménage des instants d'une rare beauté.

Mystère, profondeur, matière flottante et remous inquiétants s'entendent dans la très belle page introductive de Nubis Æthyra pour grand ensemble, électronique et vidéo, la création très attendue de la compositrice italienne Lara Morciano. Le titre mêlant racines latine et grecque, renvoie à l'imaginaire des nuages (Nubis) et l'instabilité de leurs configurations quand Æthyra (éther en grec) projette l'image « d'un ciel limpide et lumineux », nous dit la compositrice.
Trois îlots sonores se détachent de l'ensemble : les clarinettes basse et contrebasse d'Alain Billard à jardin ; à cour, la contrebasse de Nicolas Crosse et le violoncelle d'Eric-Maria Couturier et au centre le set de percussions d'Aurélien Gignoux. Au dispositif d'écoute central s'ajoutent 24 petites enceintes sur pied et sans fil, construites par le RIM et chercheur José-Miguel Fernández ; elles sont disposées sur le pourtour de la salle pour une écoute plus fine de l'électronique. Cette scénographie de l'espace est rehaussée par les lumières (des leds blancs sur le sol à proximité des musiciens) et les images fascinantes du performer et plasticien Thomas Köppel projetées sur les trois parois de la salle. Köppel installe la musique dans un décor aux nuances mordorées dont les contours fluctuent à un rythme qui contrepointe celui de la musique.
Il y a un son Morciano, corsé, iridescent, quasi « métal », et une énergie farouche qu'elle sait entretenir entre puissance et souplesse. La densité du flux flirte avec la saturation mais jamais la compositrice ne renonce au contrôle de l'écriture et à la dimension solistique et virtuose qu'elle appelle de ses vœux. Au centre de l'arène, Pierre Bleuse fait flamboyer l'espace, accuse les contrastes et dessine la trajectoire avec une concentration et un engagement qui forcent l'admiration : le spectacle est total où convergent le talent des musiciens et la virtuosité des équipes techniques.
Crédit photographique : © Ensemble intercontemporain















