Salomé, un érotisme sauvage et mémorable au Capitole
Cette nouvelle production toulousaine de Salomé attire en raison de la première mise en scène confiée au baryton Matthias Goerne. Même si ce travail matérialise des débuts prometteurs pour le chanteur, c'est surtout l'incandescence d'une Nicole Chevalier survoltée qui marque cette production.
Les désistements au sein d'une distribution vocale sont monnaie courante pour un directeur de théâtre lyrique. Une semaine avant cette première, ce n'est pas une, mais deux Salomé qu'a dû trouver Christophe Ghristi, suite au désistement de Marie-Adeline Henry, dont une hallucinante Nicole Chevalier qui irradie la scène du Théâtre du Capitole. La puissance dramatique de la soprano en impose alors que sa prise de rôle au Komische Opera de Berlin ne date que de novembre 2025. Au-delà d'une expressivité vocale viscérale, chargée d'une montée en tension stupéfiante, ce sont les traits et l'énergie dévorante de l'interprète qui convainquent sans réserve. La chanteuse impressionne également en exécutant avec justesse la chorégraphie frappante de Beate Vollack sur la Danse des sept voiles, moment particulièrement malaisant avec sept hommes qui, sous l'impulsion d'Hérode, s'emparent de la jeune princesse telle une marionnette.
Même si le contexte de cette interprétation du rôle-titre renforce nos sentiments, le reste de la distribution vocale est loin de rester dans l'ombre. La prise de rôle de Jérôme Boutillier sous les traits de Jochanaan est d'une justesse confondante. Le baryton se pare d'une aura idéale pour incarner le prophète, alimentée par la largeur de la projection vocale, tout comme par de multiples intentions face à l'insistance perverse de son interlocutrice. Habitué de la scène lyrique toulousaine, Nikolai Schukoff (Hérode) est éblouissant dans son interprétation du tétrarque. Semblant constamment apparaître dans un nuage orchestral hallucinogène, le ténor marque autant la décadence de son personnage que la noblesse du rôle social qu'il joue dans cette intrigue mêlant pouvoir et perversion.
Les choix dramatiques de Strauss se concentrant sur le trio Salomé-Jochanaan-Hérode, il est naturel que l'Hérodias de Sophie Koch soit moins marquante que ce trio infernal, même si la mezzo présente les atouts nécessaires à ce rôle. Parmi les protagonistes secondaires, Fabien Hyon tire son épingle du jeu : les phrases longues de Narraboth permettent au ténor de déployer un lyrisme délicieux même lors de son suicide dans les escaliers, interprété avec justesse.
En fosse, Frank Beermann modèle remarquablement la névrose kaléidoscopique du langage orchestral de Strauss avec par exemple le tutti fortissimo rutilant d'un Orchestre national du Capitole au grand complet pour accompagner la sortie du prophète de sa citerne. Le chef d'orchestre met en lumière des motifs musicaux révélateurs, tel un double langage, comme les quatre notes voluptueuses aux clarinettes révélant les véritables intentions de Salomé sur les mots qu'elle formule face à cette apparition (« Er ist schrecklich/ Il est terrifiant »). Lors de cet échange, l'orchestre semble se dédoubler pour accompagner ces deux personnages si dissemblables, cette impression de distance entre chaque protagoniste perdurant tout au long du drame qui se joue sur scène, matérialisant ainsi notre incapacité à avoir la moindre empathie pour chacun d'entre eux.
La vision de Matthias Goerne pleine de finesse
Pour une première fois, l'erreur la plus fréquente est de vouloir en mettre plein la vue. Le décor unique d'Hernán Peñuela, majestueux, ne cherche pas un clinquant peu approprié mais plutôt la reflet d'une domination sans vergogne, froide et brutale, soulignée par les lumières fantomatiques de Vinicio Cheli. L'univers proposé révèle une consonance dystopique bien à propos, offrant une approche contemporaine astucieuse et perspicace. La direction d'acteurs pourrait être plus aboutie, mais la violence des propos et des gestes sont exposées avec justesse sans toutefois effrayer. Les costumes de Christof Cremer sont ingénieux mêlant avec subtilité l'univers de Mad Max à celui d'Oscar Wilde, là où l'amour n'a aucune place face au désir et à la domination perverse.

















