Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Le festival Musiciennes à Ouessant souffle ses 25 bougies

Plus de détails

Île d’Ouessant. Festival Musiciennes à Ouessant. 3 au 6-VIII-2026. Œuvres de Mel Bonis (1858-1937), Florentine Mulsant (née en 1962), Rita Strohl (1865-1941), Louis Vuillemin (1879-1929), Charles Tournemire (1870-1939), Rhené-Bâton (1879-1940), Jean-Marie Leclair (1697-1764), Giovanni-Baptista Pergolesi (1710-1736), Claude Debussy (1862-1918), Georges Bizet (1838-1875), Frédéric Chopin (1810-1849). Interprètes : Lydia Jardon, Alexandra Matvievskaya, piano ; Lætitia Volcey, soprano ; Fabrice Di Falco, contreténor ; Yuri Kuroda, Yoko Ishikura, violons ; Cécile Grenier, alto ; Sarah Jacob, violoncelle ; Fred Guichen, accordéon diatonique ; Erwan Moal, guitare ; Simone Alves, chant ; Yann Gourvil, guitare, oud, saz

Partager

Créé par la pianiste , le festival dont la compositrice  est la marraine, met à l’honneur les femmes depuis un quart de siècle, croisant la musique classique d’hier à aujourd’hui et celle traditionnelle bretonne. 

 

L’île des femmes

On arrive à l’île d’Ouessant, au large de Brest, par bateau, après une heure vingt de traversée en mer d’Iroise. Avant l’immersion dans le festival, il faut arpenter cette petite île bretonne, contempler ses couleurs sous cette intense luminosité qui par beau temps n’appartient qu’à son ciel : camaïeu du vert jade au bleu profond de la mer, déclinaison de verts et de bruns des côtes, gris des galets et des grèves, ocre des lichens recouvrant les pierres, pourpre des bruyères et parme des scabieuses… il faut aussi la respirer : odeurs mêlées de l’algue et de la lande, du sel humide et de la paille. Cette terre aux arbres rares battue par les tempêtes, abrasée, couverte d’herbes rases, ses phares, ses récifs et ses rochers racontent les frégates fracassées que les cartes des naufrages recensent partout dans les maisons, les pleurs et le courage des femmes, les hommes partis loin en mer, engagés dans la Marine Royale et celle marchande, certains disparus au fond de l’abîme marine,Ouessant, surnommée « l’île des femmes » était exploitée, administrée par elles. Elles étaient aux travaux des champs mais aussi, fait exceptionnel, assumaient la fonction spirituelle, habilitées à célébrer les offices religieux.

Compositrices d’hier et d’aujourd’hui

Dédié aux musiciennes, le festival de , en rendant hommage à ces femmes fortes, trouve un ancrage puissamment symbolique dans cette île qui a vu renaître tant de musiques de compositrices oubliées depuis sa création il y a 25 ans. Cette année, et sont à l’honneur. Musiciennes à Ouessant, ce sont aussi nos contemporaines et leurs œuvres. Après Camille Pépin, pour ne citer qu’elle, est largement représentée cette année avec quatre de ses pièces. En ouverture, donne un court récital d’après-midi avec cinq des sept Femmes de légende de , (composées entre 1909 et 1925). Ambiance conviviale et quasi familiale dans le grand salon de musique de l’Hôtel Sport et spa d’Ouessant où le public serré autour du piano partage une intimité avec l’interprète et ces portraits qu’elle brosse avec délicatesse et poésie, celui de Desdémona d’une évanescente mélancolie, celui de Viviane plus solaire et dansant, celui de Salomé, d’une sensualité au parfum oriental, ceux de Phœbé et Mélisande, tendrement rêveurs. La pianiste donne une belle présence sonore à Souvenirs d’Inde de qu’elle joue en création mondiale : une pièce en deux mouvements contrastés comme deux pages d’un carnet de voyage, le premier inspiré des rencontres humaines et des échanges, le second plus ample et plus charpenté, des paysages et des constructions.

Le lendemain matin, au même endroit, la violoncelliste Sarah Jacob la rejoint pour interpréter la Grande Sonate Dramatique « Titus et Bérénice » pour violoncelle et piano de la compositrice bretonne , en la présence inattendue de ses deux arrières petites filles, une œuvre épique qui suit un déroulement programmatique inspiré de l’ouvrage de Racine. Les premières notes, qui font penser au Prélude de Tristan et Isolde de Wagner, installent une atmosphère tragique et sombre. L’écriture dense, emportée, donne la teneur du drame qui se joue, suit la narration dans ses divers épisodes émotionnels. Après une interprétation saisissante de cette œuvre en quatre mouvements, imposante et magistralement construite, quelle surprise, en écoutant ensuite les premières mesures de la Sonate pour violoncelle et piano op. 25 de Florentine Mulsant, de trouver une similitude troublante et fortuite avec celles liminaires de la Sonate de Rita Strohl ! Composée dans une période particulière de la vie de la compositrice, la pièce grave et sombre laisse entendre des sonorités âpres au violoncelle, des éclats violents au piano, propage son thème initial de façon cyclique, parfois obstinée, traversant la discontinuité rythmique du mouvement 2, nimbé de pédale dans le mouvement 3, puis suivant un long silence dans la coda. Quinze minutes intenses suivies d’un bis : Solitude, long lied sans paroles, presque schubertien, de Rita Strohl. 

 

La Bretagne, vivier de compositeurs

Le « tea-time », court récital de le lendemain, vient souligner le lien territorial du festival, avec un programme réunissant des compositeurs bretons de la charnière des XIXe et XXe siècles : Louis Vuilllemin, l’organiste , et (Emmanuel-René Bâton), injustement oublié et pourtant très connu à son époque, ami de Le Flem, Ladmirault, Cras… également chef d’orchestre des Concerts Pasdeloup, puis ensuite directeur de l’Orchestre Radio-symphonique, ancêtre de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Le format du concert ne nous permet pas d’entendre dans son intégralité sa pittoresque suite En Bretagne, mais la pianiste promet d’en réaliser sa gravure (il n’en existe que deux à l’heure actuelle). 

 

Un quatuor et deux voix

L’église d’Ouessant fermée pour travaux et pour une longue durée, les concerts qui s’y déroulaient ont dû trouver un lieu d’accueil cette année. Le maire de l’île a mis à la disposition du festival sa salle polyvalente à l’acoustique peu favorable mais que les musiciens ont su adapter pour un programme avec voix : une scène aménagée avec des plateaux bois de tables, un éclairage chaleureux, une image d’une émouvante vierge à l’enfant du XVe siècle dénichée sur internet et projetée en surplomb de la scène, et le tour est joué ! Après une radieuse et vive Sonate pour deux violons de Jean-Marie Leclair par Yuri Kuroda et Yoko Ishikura qui se distinguera le lendemain dans un superbe programme solo, on découvre le Quatuor à cordes n°8 op. 137 de Florentine Mulsant, commande du festival. Pièce sereine, respirant amplement, empreinte d’une voluptueuse douceur, jouée par le Quatuor Abeille noire constitué pour le festival, elle précède le célèbre Stabat Mater de Pergolèse chanté par la soprano réunionnaise , révélation du Concours Voix des Outremers, et le contreténor connu des fidèles festivaliers. Aussi parlerons-nous davantage de Laetitia Volcey qui a tout pour elle, une voix épanouie au timbre velouté et chaleureux, un legato exemplaire, de beaux phrasés souples et expressifs, une palette de nuances et des intonations au service d’une grande profondeur d’expression, une présence scénique noble chez Pergolèse et irrésistible chez Rossini (Duo des chats en bis ! ). n’a pas la même approche vocale : davantage dans la bravoure, il convainc moins. 

Musique française à quatre mains

Retour au salon de l’hôtel-spa pour écouter du piano à quatre mains. « Du Monde de l’enfance à la science-fiction de Jules Verne » : un programme ambitieux sous les doigts réunis de Lydia Jardon et , alliant la fraicheur ingénue de la Petite suite de , les tendres et espiègles Jeux d’enfants de joués avec poésie et caractère, et deux œuvres de Florentine Mulsant, descendante de Jules Verne : les magnifiques Trois Préludes aux couleurs op. 120, qui entrent étonnamment en résonance avec celles de l’île, et le joyeux Jubilo op. 109, tout en vitalité et en humour, qui recueille l’enthousiasme du public. 

 

Chopin et clap de fin à la mode bretonne

Le dernier jour il y a encore du piano, en « tea-time », un incontournable récital Chopin d’ qui nous emporte dans la poésie, l’élégante pudeur, l’intériorité d’un florilège de Nocturnes. Quelle pianiste délicate, qui sait si bien laisser chanter cette musique comme il se doit, dans une sonorité si belle ! En bis joué avec une rare sensibilité, elle dédie aux femmes le Nocturne posthume en ut dièse mineur, qui évoque pour elle des destins de femmes rencontrées qui l’ont touchée. 

Mais le soir, comme celui de l’ouverture, est purement breton ! Une clôture festive où accordéon diatonique, guitare, gavottes dansées, chansons, et la ponctuation de la délicieuse Fanfare d’Ouessant viennent relier le festival à sa terre d’accueil, incluant ouessantins, bretons du continent, résidents estivaux, mélomanes en tous genres, dans un partage jovial de musique, de cidre et de far aux pruneaux.

La prochaine édition du festival est attendue en août 2028.

Crédit photographique © Jany Campello/Resmusica

(Visited 12 times, 11 visits today)
Partager

Plus de détails

Île d’Ouessant. Festival Musiciennes à Ouessant. 3 au 6-VIII-2026. Œuvres de Mel Bonis (1858-1937), Florentine Mulsant (née en 1962), Rita Strohl (1865-1941), Louis Vuillemin (1879-1929), Charles Tournemire (1870-1939), Rhené-Bâton (1879-1940), Jean-Marie Leclair (1697-1764), Giovanni-Baptista Pergolesi (1710-1736), Claude Debussy (1862-1918), Georges Bizet (1838-1875), Frédéric Chopin (1810-1849). Interprètes : Lydia Jardon, Alexandra Matvievskaya, piano ; Lætitia Volcey, soprano ; Fabrice Di Falco, contreténor ; Yuri Kuroda, Yoko Ishikura, violons ; Cécile Grenier, alto ; Sarah Jacob, violoncelle ; Fred Guichen, accordéon diatonique ; Erwan Moal, guitare ; Simone Alves, chant ; Yann Gourvil, guitare, oud, saz

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.