Un consternant Voyage à Reims à la gloire de Cecilia Bartoli par Barrie Kosky à Salzbourg
Une mise en scène en perpétuelle agitation tue toute légèreté et, plus grave encore, donne à la musique de Rossini des semelles de plomb.
On n’aurait pas cru cela possible, des dizaines de spectateurs (peut-être une centaine ?), du parterre au deuxième balcon, qui prennent la fuite à l’entracte de cet opéra si enivrant qu’est Le Voyage à Reims. Le critique, lui, reste naturellement jusqu’au bout, mais il envie les déserteurs : au bout d’un quart d’heure, il a perdu toutes ses illusions, et les heures qui restent ne le détrompent pas. Pensez donc : beaucoup plus de déserteurs pour Rossini que la veille pour Saint François d’Assise, même après le second entracte !
La faute en incombe en tout premier lieu à Barrie Kosky, bien connu comme entrepreneur en divertissements : il sait certes réussir autre chose que la gaudriole (il l’a prouvé pas plus tard que cet été à Aix), mais cette fois il a eu grand soin de ne pas en sortir, la musique dût-elle en souffrir. On ne peut rien trouver à redire aux références qu’il invoque dans le programme, Feydeau, le slapstick, les Marx Brothers, Tati, et bien d’autres : le point commun de toutes ces formes d’humour, c’est le sens du timing, la précision horlogère du geste et du son, le sens de l’inéluctable qui nous mène de la peau de banane au gadin. Ici, au contraire, la mécanique est à chaque instant implacablement empêchée : pas plus de deux phrases musicales sans que la continuité ne soit interrompue par une interjection, une interruption qui tue le rythme. Rien n’avance jamais, et on croirait à la fin de l’introduction qu’il s’est déjà passé une heure. Presque pas un rire dans le public, des applaudissements minimaux : l’ambiance est tout sauf légère. Même le virtuosissime gran pezzo concertato a 14 voci qui termine la première partie ne parvient pas à alléger un peu l’atmosphère.
Dans ces conditions, on a un peu de mal à parler de la distribution, d’autant plus qu’elle ne reçoit pas de soutien de la fosse : Gianluca Capuano alterne entre platitude et tintamarre. Aucun des chanteurs, dans ces conditions, ne peut donner le meilleur de lui-même. Marina Viotti en marquise polonaise parvient au moins à s’imposer face à l’orchestre, mais Mélissa Petit, par exemple, est trop prise par la mise en scène pour conserver assez de précision rythmique, ce qui la rend musicalement transparente. Misha Kiria s’en sort mieux en vieux militaire allemand, Ildebrando d’Arcangelo ne fait plus illusion sur l’usure de ses moyens, les ténors assurent mais ne brillent pas, de même que Florian Sempey (Don Profondo) : dans toute autre circonstance, ils pourraient tous mieux faire pour peu qu’on leur laisse l’espace nécessaire.
Cecilia Bartoli est directrice du festival de Pentecôte depuis 2012 ; elle y a connu beaucoup de très grands succès, avec sa réinvention de Norma, un Ariodante incroyablement stimulant, et même l’improbable pastiche vivaldien de l’an passé qui avait son charme. Chez Rossini, au contraire (le cœur du répertoire qui l’a fait connaître) le bilan n’est pas à la hauteur : une Italienne vulgaire à souhait, un Barbier à la mise en scène poussiéreuse, et ce Voyage dont il ne reste même pas la musique.
Salzbourg pourrait être le lieu où on prend enfin Rossini au sérieux (quoi de plus sérieux que l’humour ?) : on en est loin. La seule idée originale de Barrie Kosky est de prendre comme but du voyage non pas le couronnement de Charles X, mais le triomphe de La Ceci. Elle aussi sauve l’essentiel, mais le triomphe annoncé n’est que dans le livret modifié par Kosky, pas dans la dure réalité de la scène.
Crédits photographiques : © SF/Monika Rittershaus
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