Au Grand Manège de Namur d’éclatantes et sublimes Boréades
Événement exceptionnel au Concert Hall du Grand Manège de Namur : Abaris ou les Boréades, l'ultime chef-d'œuvre de Jean-Philippe Rameau donné enfin en première audition belge.

Le Chœur de Chambre de la cité mosane unit ses forces à celles de l'ensemble A Nocte Temporis. Reinoud Van Mechelen y assume un double pari : diriger l'ouvrage tout en tenant un rôle-titre écrasant.
Au printemps 1763, alors que la France panse les plaies de la guerre de Sept Ans, Jean-Philippe Rameau, octogénaire au génie toujours incandescent, met en répétition sa dernière tragédie lyrique. Dix ans après la déflagration de la Querelle des Bouffons — qui vit s'affronter les tenants du modèle national et les partisans des séductions italiennes prônées par Rousseau —, le vieux maître ne concède rien. Bien au contraire : il pousse les ressorts dramatiques hérités de Lully, les sortilèges chorégraphiques de sa propre plume, le système harmonique qu'il a théorisé et une science orchestrale visionnaire jusqu'à leurs plus extrêmes confins. Il émane de cette partition une virtuosité et une urgence expressive inédites, annonciatrices d'une sensibilité nouvelle. Pourtant, après de brèves répétitions, l'ouvrage est mystérieusement retiré des pupitres. Rameau s'éteindra l'année suivante sans l'avoir jamais entendu sur scène. Malédiction, cabale ou censure d'État ?
Derrière un livret traditionnellement attribué à Louis de Cahusac se profile en effet une audace philosophique hautement inflammable sous l'Ancien Régime. En refusant l'hyménée imposé avec l'un des fils de Borée (Borilée ou Calisis), la reine Alphise ne cède pas simplement à son inclination pour le mystérieux Abaris : elle dresse une souveraine liberté de choix face aux diktats dynastiques et patriarcaux. Rarement la tragédie lyrique aura proclamé avec une telle virulence un idéal d'émancipation individuelle — féministe avant l'heure —, explicitement revendiqué à l'acte II par la nymphe Orithie au nom de la « Liberté ». Plus provocant encore pour les autorités religieuses et morales de son temps, le texte explore sans fard la pulsion de mort qui saisit Abaris. Au-delà de la symbolique maçonnique abondamment commentée, Cahusac signe une charge frontale contre l'arbitraire politique. Voir une reine humiliée, potentiellement traînée au supplice pour avoir enfreint la raison d'État, ne pouvait que résonner dangereusement dans la France de Louis XV. Le silence imposé aux Boréades trouve sans doute là sa véritable source.
L'histoire moderne de la partition n'aura guère été plus clémente. Passé la résurrection fragmentaire à l'ORTF en 1964, c'est au jeune John Eliot Gardiner que revient le mérite d'avoir rendu vie au chef-d'œuvre : en concert à Londres (1975) puis lors de la mémorable création scénique d'Aix-en-Provence en 1982. Le sort s'acharne pourtant : un conflit d'éditeurs avec la maison Stil prive le coffret Erato publié dans la foulée de son livret imprimé. Si la récente édition critique standard de Sylvie Bouissou chez Bärenreiter a enfin ouvert les portes du temple, Les Boréades demeurent une insigne rareté, défendue au disque ou à la scène par de trop rares pionniers (Christie, Haïm, Luks ou Vashegyi). Même les fastes de Simon Rattle à Salzbourg n'auront pas suffi à faire entrer durablement l'ouvrage au répertoire. C'est dire le poids historique de l'entreprise menée par A Nocte Temporis, qui fait fait halte au Grand Manège de Namur pour une mise en espace de cet opéra en cinq actes donné en création nationale !
Sous la direction habitée et scrupuleuse de Reinoud Van Mechelen, l'orchestre d'A Nocte Temporis déploie la plasticité inouïe de cette musique. Dès l'ouverture, les appels cynégétiques des cors claquent avec une réjouissante vivacité, tandis que les contredanses en rondeau, distillées avec malice notamment aux premier et dernier actes, agissent comme autant de pieds de nez à la solennité tragique. La grande entrée de Polymnie (acte IV) s'impose comme le sommet de la soirée : un moment de suspension expressive, émotif et effusif, où la matière orchestrale s'allège dans une lumière apaisée, d'une pudeur idéale.
En revanche, la tempête de l'acte III aurait exigé davantage de fureur et d'incisivité. C'est l'écueil du dispositif : les séquences où le chef chante et dirige simultanément souffrent d'un relâchement dramatique – très passager – par une moindre discipline orchestrale. Peut-être ces sections cruciales gagneraient-elles à être confiées au seul arbitrage du Konzertmeister, l'excellent Rodolfo Richter?
Louons par contre l'abattage de Sylvain Fabre aux percussions : des castagnettes à l'éoliphone, du sifflet de tempête à la plaque à tonnerre, il orchestre à lui seul un véritable théâtre des éléments.
Le Chœur de Chambre de Namur, impérialement préparé par Thibaut Lenaerts, confirme son rang de pivot incontournable de cette fresque, impressionnant d'opulence, de diction et d'homogénéité, qu'il s'agisse de figurer le peuple opprimé ou de célébrer la clarté retrouvée.

Au premier rang des solistes, Reinoud Van Mechelen (qui a déjà enregistré le rôle dans l'enregistrement de Vashegyi) affronte crânement l'écriture athlétique d'Abaris. Son timbre de ténor corsé, au registre large — des assises quasi barytonantes aux cimes du haute-contre à la française — confère une immense noblesse au personnage, suspendu avec acuité dans le redoutable « Charmes trop dangereux », prélude au deuxième acte , ou s'enflammant dans l'héroïque « Je vole, Amour ». Son incarnation culmine dans un bouleversant acte III, traversé par une frénésie quasi suicidaire. À ses côtés, Gwendoline Blondeel offre à Alphise un engagement théâtral de haute école. Sa dignité blessée s'exprime dès l'anxiété palpable d'« Un horizon serein » à l'acte I, avant de culminer dans les imprécations finales, où ses « Barbares ! » cinglent l'espace avec une violence saisissante et assassine.
Les rôles secondaires maintiennent ce niveau d'exigence avec une appréciable rigueur.
Le haute-contre Robert Getchell, styliste émérite du chant baroque français, campe un Calisis d'une belle autorité, d'abord mielleux puis fiévreusement courroucé, servi par un timbre vif-argent hautement malléable. Face à lui, le Borilée du baryton Philippe Estèphe convainc par la noblesse de son phrasé et la probité de sa ligne, quitte à paraître parfois en retrait en termes de projection pure face aux déchaînements choraux et orchestraux. Tomáš Král prête au grand prêtre Adamas des accents profondément humanistes, avant de livrer un Apollon autoritaire au dénouement du dernier acte. Si le style est irréprochable et le legato souverain, on pourra ergoter quant à un grave manquant parfois de rondeur et une diction française perfectible. Le dieu Borée trouve en Lisandro Abadie une incarnation ténébreuse et glacée : en quelques répliques au dernier acte, le baryton-basse argentin impose un timbre térébrant et un cynisme cruel qui frappent de stupeur le couple héroïque.

Enfin, il faut saluer la performance « caméléon » de Lore Binon. Déjà complice d'A Nocte Temporis (notamment dans le mémorable Céphale et Procris de Jacquet de la Guerre), la soprano belge se démultiplie en quatre visages avec une stupéfiante intelligence stylistique : tour à tour Sémire confidente au ton cornélien, Amour triomphant, Orithie délicieusement ingénue et Polymnie inspirée, elle plie son timbre ductile aux moindres inflexions du verbe ramiste.
Cette cohésion d'ensemble dépasse le cadre de la simple restitution historiquement informée pour offrir une réhabilitation vibrante d'un opéra-manifeste.







