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Barrie Kosky met Rameau en boîte

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Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyrique en cinq actes d’après un livret attribué à Louis de Cahusac. Mise en scène : Barrie Kosky. Décors et costumes : Katrin Lea Tag. Lumières : Franck Evin. Chorégraphie : Otto Pichler. Avec : Hélène Guilmette, soprano (Alphise) ; Mathias Vidal, ténor (Abaris) ; Sébastien Droy, ténor (Calisis) ; Yoann Dubruque, baryton (Borilée) ; Christopher Purves, baryton-basse (Borée) ; Emmanuelle de Negri, soprano (Sémire / Polymnie / Cupido / Nymphe) ; Edwin Crossley-Mercer, baryton (Adamas / Apollon) ; Yacnoy Abreu Alfonso, danse ; Julie Dariosecq, danse ; Benjamin Dur, danse ; Lazare Huet, danse ; Anna Konopska, danse ; Chœur et Orchestre du Concert d’Astrée, direction : Emmanuelle Haïm. 1 DVD Erato. Enregistré le 28 mars 2019 à l’Opéra de Dijon. Notice trilingue (français, allemand, anglais) de 20 pages. Sous-titres : français, allemand, anglais. Durée : 155:00

 

Erato publie en DVD ce qui restera comme le joyau de l’ère Joyeux, soit Les Boréades revisité par Barrie Kosky et Emmanuelle Haïm, couronnées du Prix de la meilleure coproduction européenne 2019.

On connaît bien à présent le destin contrarié des Boréades de , opéra commandé, composé, répété et… jamais joué pour des motifs que l’on auscultera longtemps. On « accuserait » volontiers aujourd’hui les camouflets adressés alors à la face monarchique de 1763 par un livret pré-révolutionnaire: «Vous voulez être craints, pouvez-vous être aimés ? », « C’est la liberté qu’il faut qu’on aime » ou encore : « Mon pouvoir doit servir au bonheur des humains ». Après une éclipse totale de plus de deux siècles, Gardiner révéla Les Boréades au concert (Londres, 1974), à la scène (Aix, 1982). Mais c’est la splendide production Carsen/Christie (Paris, 2003 et DVD Opus Arte) qui entérina le génie musical et scénique du chant du cygne lyrique de Rameau. La nouvelle version Kosky/Haïm atteint les mêmes sommets tout en les dépassant.

Comme pour Castor et Pollux, Kosky met Les Boréades en boîte. Sa vision ne manque pas de souffle, à la fois dépouillée (la boîte s’ouvre et se referme, c’est tout) et spectaculaire (la boîte possède ses propres cintres et produit ses fumigènes, son Eden floral, sa terre mazoutée, sa pluie de cendres luminescente, son trou noir). De quatre mini-rôles (la suivante Sémire, la Nymphe, la muse Polymnie, l’Amour), Kosky fait un personnage unique : l’Amour. L’Amour selon Kosky n’est plus cet innocent enfant aux yeux bandés (la version Carsen), mais cette rouée désabusée qui va une énième fois au turbin, traînant des pieds en même temps qu’un sac de flèches dont elle use et abuse. De l’Amour, Kosky, peu appâté par la fin heureuse prévue par le livret attribué à Louis de Cahuzac, semble bien décidé à régler le compte une fois pour toutes. L’Amour est le personnages principal de ces Boréades.

Il y aurait beaucoup à dire sur les fluides échangés à l’opéra entre scène et fosse : lorsque les images sont faibles, il est bien rare que cela ne déteigne sur la musique. Avec son inspiration conceptuelle, ses enchaînements au cordeau, son humour, sa violence, la mécanique koskyenne (capable aussi de fondre comme tout un chacun devant la sublime beauté de l’Entrée de Polymnie ou de l’Air pour les Saisons et les Zéphyrs) arrache à des accents plus marqués encore que l’irréprochable version Christie. Quel chemin depuis son coup d’essai strasbourgeois de 2005, il est vrai insuffisamment galvanisé par la mise en scène inaboutie de Laurent Laffargue ! Le son ample, profond et puissamment inventif de son Concert d’Astrée sous emprise Kosky propulse Rameau dans une indiscutable modernité.

Ceux que la mécanique chorégraphie de la version Carsen avait pu réfrigérer ne résisteront pas à l’ahurissante énergie comme à la variété toujours réinventée de celle du grand , très inspiré lui aussi par Rameau (l’humour dès la géniale Contredanse en Rondeau). Ses six danseurs s’infiltrent dans un Chœur du Concert d’Astrée à qui il est beaucoup demandé et notamment aucun moment d’inattention : quel irrésistible entrain général à la fin du IV sur Volez, que l’amour vous seconde. Des Boréades qui respirent aussi le bonheur de la danse pour tous.

L’Alphise de Sophie Guilmette, d’un beau dramatisme, paraîtra plus idiomatique que celle de Barbara Bonney. Muni d’une ligne s’élevant sans faillir vers les lumineux aigus que lui tend une partition généreuse en écueils, incarne un Abaris autrement déchirant que celui du très sage Paul Agnew. Ces Boréades vues de près (un quasi-sans fautes du réalisateur Julien Condemine) flattent une distribution exemplaire (luxueux Edwyn Crossley-Mercer, , , ) qui intime de désactiver la piste des sous-titres. Y éclate enfin le potentiel comique de l’excellente , Amour qui, après avoir perdu dans l’aventure quelques plumes (d’oiseaux mazoutés), reprend la main juste avant que la boîte (en fait la chambre froide de Borée) ne se referme sur les amants dissous dans l’éther, par un effet très spécial qui semble dire : l’Amour a-t-il existé, existera-t’il, existe-t’il ? Un finale qui troublera longtemps.

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Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les Boréades, tragédie lyrique en cinq actes d’après un livret attribué à Louis de Cahusac. Mise en scène : Barrie Kosky. Décors et costumes : Katrin Lea Tag. Lumières : Franck Evin. Chorégraphie : Otto Pichler. Avec : Hélène Guilmette, soprano (Alphise) ; Mathias Vidal, ténor (Abaris) ; Sébastien Droy, ténor (Calisis) ; Yoann Dubruque, baryton (Borilée) ; Christopher Purves, baryton-basse (Borée) ; Emmanuelle de Negri, soprano (Sémire / Polymnie / Cupido / Nymphe) ; Edwin Crossley-Mercer, baryton (Adamas / Apollon) ; Yacnoy Abreu Alfonso, danse ; Julie Dariosecq, danse ; Benjamin Dur, danse ; Lazare Huet, danse ; Anna Konopska, danse ; Chœur et Orchestre du Concert d’Astrée, direction : Emmanuelle Haïm. 1 DVD Erato. Enregistré le 28 mars 2019 à l’Opéra de Dijon. Notice trilingue (français, allemand, anglais) de 20 pages. Sous-titres : français, allemand, anglais. Durée : 155:00

 
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