Grandiose narration d’Antonio Pappano et du LSO dans Copland et Walker
Antonio Pappano réalise une lecture à la fois analytique et puissante des symphonies de Copland et Walker. Un couplage idéal dont le London Symphony Orchestra restitue l'énergie et la puissance narrative.
La discographie ne manque pas de gravures remarquables de la plus imposante partition orchestrale de Copland : le compositeur lui-même avec le Symphonique de Londres, puis le Philharmonia, mais aussi Bernstein à deux reprises à New-York, Dorati à Minneapolis, Enji Oue avec Minnesota, Yoel Levi à Atlanta, Leonard Slatkin et Neeme Järvi à Detroit, sans oublier Michael Tilson-Thomas à San Francisco, Seiji Ozawa au symphonique de Boston et plus récemment, John Wilson avec le Symphonique de la BBC. Une partition considérée comme un “classique” des orchestres américains alors qu'elle demeure méconnue en Europe…
Il y a quelque chose d'inexorable dans l'élan de cette symphonie composée entre 1944 et 1946 et dont l'espace sonore nous parait aujourd'hui si proche de celui d'un Chostakovitch. Incontestablement, la fin du conflit mondial marqua profondément les compositeurs de cette époque. Les timbres rugueux, le dynamisme souple du Symphonique de Londres séduisent d'emblée. Pappano joue cette musique avec une volonté narrative évidente, organisant un flux naturel entre les trois idées musicales. Du fait de l'acoustique sèche du Barbican Hall, les cuivres et la petite percussion sont privilégiés. Cela s'affirme avec bonheur dans le second mouvement si combattif. Après Chostakovitch, voici quelques réminiscences conscientes ou non de Prokofiev, deux compositeurs russes que l'orchestre connait par cœur. Comment ne pas apprécier la virtuosité des interprètes dans les changements d'atmosphères et l'absence de baisses de tensions ? Antonio Pappano restitue le scintillement de cette musique reposant sur des rythmes de danses d'une irrésistible vitalité. La décantation sonore du mouvement lent est très finement équilibrée dans les cordes. Beaucoup d'aération, belle clarté des plans sonores, sensation d'intériorité grâce à une petite harmonie impeccable… Dirigé sans pathos, le mouvement lent impressionne par sa tenue. Le finale cite la célèbre Fanfare for a Common Man composée quatre ans plus tôt. Ses métamorphoses successives mettent en valeur la qualité et la finesse des pupitres des cordes. La version de la formation anglaise fait jeu égal avec les grandes références américaines de l'œuvre.
Premier musicien afro-américain à recevoir le Prix Pulitzer de musique, George Walker étudia auprès de Rudolf Serkin, William Primrose et Gregor Piatigorski ainsi que la composition avec Rosario Scalero. Il acheva son apprentissage auprès de Nadia Boulanger. Sa pièce Lyric for Strings lui assura une reconnaissance internationale. En parallèle à son travail de compositeur, Walker mena une carrière de pianiste. Il fut le premier musicien noir à se produire avec l'Orchestre de Philadelphie. A la fin de sa vie, il enseigna dans plusieurs université américaines. Son catalogue comprend plus d'une centaine de pièces.
Sous-titrée “Visions” et datée de 2016, la Sinfonia n° 5 est née du traumatisme de l'assassinat en 2015 de neuf fidèles dans l'église épiscopale méthodiste africaine Emanuel de Charleston par un jeune suprémaciste blanc. La Sinfonia est marquée par l'expression de la violence, de l'incompréhension et de la colère. Dans un premier temps, Walker envisagea une musique accompagnée de fragments de texte lus. Deux enregistrements témoignent de cette version initiale, ceux du Sinfonia Varsovia dirigé par Ian Hobson (Albany Records) et de Thomas Dausgaaard avec le Symphonique de Seattle (Seattle Records). La version purement orchestrale a déjà été gravée par l'Orchestre de Cleveland sous la baguette Welser-Möst ainsi que par le National Symphony Orchestra dirigé par Ginandrea Noseda (NSO), enregistrement qui a notre préférence.
La Sinfonia n° 5 fut la dernière œuvre du compositeur. La partition (15 minutes) se suffit à elle-même, sans l'apport de différents orateurs. En effet, son lyrisme dramatique peut faire songer à un poème symphonique ou bien à l'intermède d'un drame. La brutalité revendiquée du geste, la mobilité des rythmes provoquent une fragmentation du récit, comme une succession de cris de douleur. Antonio Pappano en canalise l'énergie. Sa direction particulièrement efficace propulse un orchestre rutilant de couleurs et qui répond magistralement à toutes les péripéties du récit.
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