Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Le festival de Stavelot souffle dignement ses 65 bougies

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Festival de Stavelot 2022.

6-VIII-2022. Eglise Saint-Sébastien. George Frideric Haendel (1685-1750) : Esther, HWV 50b : ouverture ; Hercules, HWV 60 : air « My Father’ Ah! » ; Concerto pour orgue en ré mineur opus 7 n° 4 HWV 309 ; Jospeh and his brethren HWV 59, air « Prophetic raptures swell my breast » ; Concerto grosso, opus 6 n° 10 en sol mineur ; Cantate « Silete, Venti » HWV 242. Sophie Junker, soprano ; les Muffati ; Bart Jacobs, orgue et clavecin ; Mira Glodeanu, violon conducteur

11-VIII-2022 – 11heures. Antonín Dvořák (1841-1904) : Dumka ukrainienne, en mi mineur, deuxième des danses slaves opus 72. Bedřich Smetana (1824-1884) : Vltava, transcription pour piano à quatre mains du poème symphonique, duo Novotna. Giuseppe Maria Cambini (1746-1825) : Quintette à vents n° 2, en ré mineur. Joseph Jongen (1873-1953) : Deux pièces pour quintette à vents opus 98. Jacques Ibert (1890-1962) : Trois pièces brèves (1930). Quintette à vent Etcaetera

11-VIII-2022 – 20 heures. Hugo Wolf (1860-1903) : Quatuor à cordes en ré mineur. Franz Schubert (1797-1828) : Quintette à cordes avec deux violoncelles, en ut majeur, opus 163 D. 956. Quatuor Zemlinsky de Prague ; Lukáš Pospíšil, deuxième violoncelle

Manifestation musicale doyenne parmi celles chapeautées par la fédération des festivals de Wallonie, le Festival de Stavelot fête son 65ᵉ anniversaire. Double thématique pour cette édition particulière : les chemins de la folie – avec, ici, un hommage appuyé à Robert Schumann et – et le bicentenaire de la naissance de César Franck, tout en laissant carte blanche à l’artiste associée à l’ensemble de la programmation wallonne, la soprano .

La famille Micha, toujours aujourd’hui associée au Festival, avait fondé in situ dès 1916 une association de concerts de musique de chambre. C’est dans ce cadre que fut révélé juste avant la Seconde Guerre mondiale le talent de l’alors tout jeune (1921-1986). Le Festival de Stavelot naît en 1957 sous son actuel concept ; le grand violoniste belge en fait, dès 1960, un peu à la manière de Pablo Casals à Prades, sa principale résidence musicale d’été et ce pour un quart de siècle. Par sa présence et son vaste réseau d’amitiés, il y engendre l’esprit communautaire de rencontres artistiques passionnantes, toujours de mise aujourd’hui plus de trente-cinq ans après sa disparition.

Si l’église de l’ancienne abbaye locale a été rasée à la Révolution, les bâtiments conventuels ont été miraculeusement épargnés et c’est l’ancienne salle-réfectoire des moines à l’acoustique idéale pour tout le répertorie chambriste qui est l’épicentre de la manifestation. La programmation s’est considérablement élargie ces dernières années, notamment sous l’impulsion de (musicologue, professeur émérite du Conservatoire de Liège, ex-producteur à la RTBF et fondateur du label Ricercar) : d’une part cette année, le panaché stylistique va du baroque aux minimalistes contemporains – avec la visite de l’ensemble Musiques Nouvelles, aujourd’hui soixantenaire ; de l’autre, l’ouverture du répertoire permet l’exhumation d’œuvres essentielles, sises loin des sentiers battus, mais dues à des maîtres moins courus (Albéric Magnard ou Robert Fuchs). Parmi un calendrier d’une bonne dizaine de dates, nous avons sélectionnés deux journées particulièrement attrayantes.

Le concert du samedi 6 août est délocalisé en la belle église primatiale Saint-Sébastien toute proche et accueille en compagnie de l’ensemble baroque la soprano . Très sollicitée internationalement depuis sa victoire au Concours Haendel de Londres en 2010, elle est moins présente sur les scènes belges que d’autres soprani originaires du plat pays, mais elle est par le truchement de la présente édition des festivals de Wallonie – qui en a fait son hôtesse d’honneur – prophétesse ce soir en sa région natale. Elle revient au répertoire de son premier récital discographique soliste – consacré aux airs de Haendel toujours, dédié à la Francesina (Clef ResMusica et Prix ICMA) , la virtuosissime cantatrice française protégée du maître londonien durant ses vingt dernières années d’activités. Sophie Junker sélectionne, de ce panel deux extraits très contrastés : la déploration pathétique de Iole sur la mort de son père au début du drame Hercules (My Father ah !) et le brillant Prophetic raptures swell my breast, extrait de Joseph and his Brethren. On ne sait qu’admirer le plus de cette voix charnue et pulpeuse, douce et puissante, dotée à la fois d’un caractère bien trempé et d’une altière agilité, nimbée d’un timbre à la fois pétillant et agréablement acidulé dans son registre aigu. La jeune soprano fait montre d’une souveraine maîtrise des appuis et du souffle au fil de vocalises parfois kilométriques. Cette prestation splendide culmine dans la vaste cantate latine Silete venti (1729 ?) depuis la théâtralité de son exorde, jusqu’à la brillance de son Alleluia final en passant par la suavité doloriste (le Dulcis amor, idéalement pimenté par le hautbois disert de Stefaan Verdegem) ou par la triomphante sérénité acquise, selon le texte, au cours des tempêtes de la vie grâce à la Foi (Date serta).

Les Muffati offrent une réplique probante d’une onctuosité presque corellienne, mais manquant parfois un rien de piqué dans l’accentuation un soupçon timide. Ce reproche peut être aussi formulé tant pour l’ouverture d’Esther quelque peu sacrifiée en début de programme que pour le célèbre Concerto pour orgue opus 7 n°4 expédié par un Bart Jacobs, continuiste probant mais organiste ce soir nonchalant et assez indifférent. Heureusement cette prestation orchestrale en demi-teinte est compensée par un imaginatif Concerto grosso opus 6 n°10 placé sous l’autorité incisive d’une Mira Glodeanu, très concernée et idéale violon-conductrice.

La journée du 11 août se déroule en deux temps. A onze heures, en la magnifique salle réfectoire déjà évoquée, les jeunes lauréats du concours tremplin « Génération classique » sont invités à faire montre de leur talent. Le quintette à vents constitué d’anciens étudiants du Conservatoire de Bruxelles, issus de diverses nations d’Europe, tous désormais installés en Belgique nous comble par un programme varié et charmant, où le plus connu voisine avec l’inédit. Le très frais Quintette n° 2 de (inconnu bien que premier compositeur à avoir fixé le « standard » de la formule, avant même Reicha ou Danzi) met en exergue les qualités tant individuelles que collectives de cette excellente formation, où l’on distingue en particulier le souple babil de la flûtiste Apolline Degoutte, l’alacrité du hautbois de Mélanie Alliot la souplesse féline du clarinettiste Leolün Planchon-Leblanc, l’incisivité idoine du basson d’Enrique Cordovilla ou le cor virtuose, parfois un rien enrhumé, de Urmin Majstorovic. Le diptyque opus 98 de , (un divertissement stylisé et très dansant succédant à un « introduction et allegro » très ravélien d’allure) et plus encore les plus célèbres trois pièces brèves de Jacques Ibert, d’une verbe rythmique presque jazzy, révèlent toute la cohérence musicale et le commitment fondateur du groupe. Enfin le court bis, Jeux devant la chapelle est une humoristique pochade, miniature bien sentie distillée en guise de coup de chapeau à son auteur, le fondateur du festival, Raymond Micha.


A 20h, le de Prague ouvre par un concert la session des masterclasses – parrainée par l’association I Cambristi, ouvertes aux professionnels étudiants et amateurs d’excellent niveau. La programmation de ce récital est aussi passionnante qu’escarpée par le rapprochement de deux œuvres très exigeantes tant pour les interprètes que pour le public. Les musiciens pragois, au diapason de la programmation générale du festival, ont accepté de monter spécialement pour l’occasion le très périlleux Quatuor à cordes (1878-1884, seulement créé en 1903) d’ placé sous les augures faustiens par sa citation goethéenne en épigraphe Entbehrten sollst du, sollst entbehren. Par un engagement fiévreux, sans concession, les Zemlinsky rendent pleinement justice au bouillonnant et juvénile chef d’œuvre tant par la filiation beethovenienne assumée (citation quasi textuelle du quartetto serioso du Grand Sourd au fil du Resolut, sorte de scherzo sardonique placé ce soir opportunément avant le mouvement lent) que par les échos du premier romantisme revus à travers le prisme wagnérien (exorde stratosphérique du Langsam rappelant le prélude de Lohengrin ou la conclusion de l’Heiliger dankgesang de l’opus 132 – toujours de Beethoven). Cette « première » pour ce prestigieux ensemble s’avère un coup de maître par la justesse des tempi, la maîtrise des échanges, et le sens du discours toujours limpide malgré la touffeur et le dramatisme quasi expressionniste de la partition.

En seconde partie, avec le concours de Lukáš Pospíšil, premier violoncelliste de l’Orchestre philharmonique de Prague, remplaçant presque au pied levé Michal Kanka (membre des quatuors Prazak et Wihan) annoncé, les Zemlinsky livrent une version très engagée, sans concession du Quintette à deux violoncelles de . Loin d’être uniment, comme sous d’autres archets, une méditation à l’ombre de la Mort ou sur un quelconque sentiment d’éternité, cette approche immanente et farouche gomme tout autant tout falbala métaphysique que le moindre sourire « viennois » : les cinq cordes libèrent durant plus quarante-cinq minutes (la reprise du mouvement initiale sera omise) une énergie presque folle, mâtinée d’un rubato très souple mais incendiaire tout au fil de l’allegro ma non troppo. Rarement, avec cet éclairage cinglant des voix intermédiaires – l’alto altier de Petr Holman ! – les épisodes du développement nous en auront semblé aussi abrupts et haletants, à la recherche d’une introuvable lumière salvatrice ou rédemptrice. L’adagio ne recèle plus en ces volets extrêmes cette sublime suspension du temps musical mais au contraire s’arcboute sur sa section centrale, angoissée ici comme jamais, sorte de cauchemardesque vision d’un terrifiant Doppelgänger. Même le scherzo, rustique et goguenard à souhait, semble en son trio central en proie à l’inquiétante étrangeté d’un monde hivernal et désolé sous le boisseau d’un jeu à dessein détimbré. Et tout le poids de cette magistrale et très atypique interprétation, très longuement acclamée, irréprochable sur le plan de la justesse d’intonation, et des phrasés, mais d’une impressionnante et implacable gravité dans son soucis de perfection quasi objectale, est déplacé vers un final résolutif, marqué surtout par les réminiscences altérées, tour à tout fantomatiques ou rêveuses des mouvements précédents : les derniers accords résonnent ici comme un ultime défi au fatum au terme d’un voyage terrestre harassant, presque humain trop humain, magistral et glaçant à la fois !

Crédits photographiques : Sophie Junker © Christina Raphaëlle ; Duo Novotna et Quintette – photographie personnelle ; © Ilona Sochorova ; Lukas Popsipil © Daniel Havel

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Festival de Stavelot 2022.

6-VIII-2022. Eglise Saint-Sébastien. George Frideric Haendel (1685-1750) : Esther, HWV 50b : ouverture ; Hercules, HWV 60 : air « My Father’ Ah! » ; Concerto pour orgue en ré mineur opus 7 n° 4 HWV 309 ; Jospeh and his brethren HWV 59, air « Prophetic raptures swell my breast » ; Concerto grosso, opus 6 n° 10 en sol mineur ; Cantate « Silete, Venti » HWV 242. Sophie Junker, soprano ; les Muffati ; Bart Jacobs, orgue et clavecin ; Mira Glodeanu, violon conducteur

11-VIII-2022 – 11heures. Antonín Dvořák (1841-1904) : Dumka ukrainienne, en mi mineur, deuxième des danses slaves opus 72. Bedřich Smetana (1824-1884) : Vltava, transcription pour piano à quatre mains du poème symphonique, duo Novotna. Giuseppe Maria Cambini (1746-1825) : Quintette à vents n° 2, en ré mineur. Joseph Jongen (1873-1953) : Deux pièces pour quintette à vents opus 98. Jacques Ibert (1890-1962) : Trois pièces brèves (1930). Quintette à vent Etcaetera

11-VIII-2022 – 20 heures. Hugo Wolf (1860-1903) : Quatuor à cordes en ré mineur. Franz Schubert (1797-1828) : Quintette à cordes avec deux violoncelles, en ut majeur, opus 163 D. 956. Quatuor Zemlinsky de Prague ; Lukáš Pospíšil, deuxième violoncelle

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