Concerts, La Scène, Musique symphonique

Simon Rattle et le LSO dans un programme Strauss, Mahler et 3e de Gerhard

A Paris, puis à Luxembourg, le montre avec qu'il n'a rien à envier aux plus grandes formations allemandes, d'une précision sans faille pour la rare Symphonie n°3 de et splendide dans ses sonorités quasi-viennoises pour Strauss et Mahler.

Très peu joué aujourd'hui, même en Angleterre où il s'est fait naturaliser et est resté jusqu'à la fin de sa vie, le compositeur n'en reste pas moins une pièce très intéressante dans le puzzle musical contemporain du XXe siècle. Catalan de naissance, il devient étudiant d'Enrique Granados à 20 ans, mais s'appropriera beaucoup plus par la suite les enseignements de Felipe Pedrell et surtout d'Arnold Schönberg, avec lequel il travaille à partir de 1924 à Vienne et Berlin.

Datée de 1960, la Symphonie n°3 Collages, composée alors qu'il a 64 ans et qu'il lui reste dix années à vivre, est une commande de la BBC, dont la structure est inspirée à Gerhard lors d'un voyage transatlantique, où il voit apparaître le lever du soleil pendant le vol. En sept parties toutes liées entre elles, l'œuvre devient une sorte de poème symphonique exploratoire, qui trouve d'ailleurs un lien avec dans la manière d'évoquer les textures et d'utiliser la matière pour créer de véritables images sonores. Mais bien plus, la façon de développer les rythmes et de créer des ruptures, ou même la façon d'utiliser les pizz, fait parfois penser à Webern puis à Stockhausen, et dans la façon de fragmenter le matériau, au français Varèse.

Comme lorsqu'il était à Berlin et encore au – quitté récemment pour le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks – démontre à nouveau avec cette symphonie comme la musique moderne lui convient. Car avec elle, il n'en fait jamais trop, le geste se fait plus net et apporte toute la précision nécessaire, tout en trouvant de nombreuses manières d'enrober ou d'éclairer ces musiques jouées souvent de manière trop sèche. Lors du concert parisien, il se trouve en plus devant un LSO des grands soirs, dont les sonorités s'illuminent à chaque intervention des cuivres, en plus de trouver une lumière et une évanescence particulières dans les cordes, jusqu'à rendre magnifique même seulement certains pizz des contrebasses. Pour parvenir à retranscrire les réacteurs d'avion, avait finalement trouvé la solution de la bande magnétique, d'où le titre de « Collages » de son antépénultième symphonie. Si cette bande est aujourd'hui facilement renvoyée sur enceintes grâce à un ordinateur, elle nécessite tout de même encore un modulateur, bien utilisé par le musicien en charge de cette partie, notamment dans le Vivace (V). Mais l'intérêt de l'œuvre reste bien plus sa composition orchestrale même, très bien agrémentée par les percussions, la harpes et le piano.

Dans la suite du programme, on revient à plus de classicisme avec une œuvre pourtant écrite seulement quelques années avant la symphonie. Les Vier letzte Lieder de , composé de 1946 à 1948 – soit un an avant la mort de – font en plus un lien particulier avec les intervenants, en cela qu'ils ont finalement été créés au Royal Albert Hall de Londres, en 1950, par un Wilhelm Fürtwangler auquel on venait tout juste de permettre de rediriger. Et là encore à la Philharmonie de Paris, transparaissent la splendeur des timbres de l'orchestre britannique, qu'on pourrait presque croire viennois tant il est d'une parfaite justesse pour accompagner ces chants. La direction d'une grande pureté s'accorde par ailleurs très bien à la voix de , dont la prononciation de l'allemand laisse à désirer et qui inquiète d'abord quand elle monte à l'aigu sur « Von deinen Bäumen » dans Frühling, mais rassure vite ensuite, d'autant que le timbre parfois assombri de cette mozartienne très subtile dans les colorations s'associe à une ligne de chant globalement très pure, souvent d'une lumière très fine.

En seconde partie, la Symphonie n°4 de ramène un peu plus le chef dans ses travers. Car lui qui connait l'œuvre du compositeur par cœur et a été l'un des premiers à enregistrer la Dixième (en 1980, dans la version Cooke II), peut ici retrouver un geste plus ample et se lâcher plus que dans les partitions précédentes. Mais dans le même temps, il exagère tout de suite l'introduction du Bedächtig, à la fois par la mise en avant trop prononcée des grelots puis par un rallentando trop marqué aux cordes juste après. Le geste se délie tout de même ensuite, pour laisser plus de liberté à cette formation souple par nature, dont il faut citer les qualités du cor anglais du hautbois, et surtout du cor solo, déjà merveilleux dans Strauss. Le deuxième mouvement profite également de l'excellent premier violon, lui aussi superbe auparavant dans Strauss, mais qui a l'avantage ici d'avoir osé vraiment désaccorder son second violon, là où beaucoup n'osent pas le décaler autant du diapason principal. Le Ruhevoll manque comme souvent avec Rattle d'un vrai regard vers le paradis, mais sa rupture finale est parfaitement gérée par le chef et l'orchestre. Quant au finale, Das himmlische Leben, il profite à nouveau de , dont la voix s'accorde ici à merveille à ce lied, bien que le texte allemand soit toujours peu compréhensible. Au regard du nombre de micros au-dessus de la scène et sachant en plus comme le chef anglais aime l'acoustique de notre Philharmonie parisienne, espérons que ce concert donnera lieu à une gravure officielle pour le label LSO Live, au moins pour la symphonie de Roberto Gerhard. (VG)

A Luxembourg le lendemain, même programme pour plusieurs facettes de la modernité.

On constate qu'il est assez piquant que des œuvres aussi différentes que la Troisième Symphonie « Collages » de Roberto Gerhard et les Quatre derniers Lieder de Richard Strauss ont été créés dans la même ville, à un peu plus de dix ans d'écart. C'est en effet en mai 1950 à Londres, dans le très victorien Albert Hall, que Kirsten Flagstad et Wilhelm Furtwängler firent entendre pour la première fois les derniers avatars d'une longue tradition de Lieder orchestraux germaniques. Tout juste onze ans plus tard, c'est dans le béton armé du Royal Festival Hall que résonna l'écriture sérielle de Roberto Gerhard, laquelle intégrait déjà dans sa structure interne des procédés de collage électronique d'une grande modernité. Deux mondes artistiques différents pour deux compositeurs nés à une trentaine d'années d'écart seulement, mais tenants et défendeurs d'esthétiques et de pratiques musicales radicalement opposées. Si un tel appariement peut paraître audacieux, le programme savamment concocté pour ces concerts est complété par l'œuvre d'un compositeur qui, dans ses accointances avec l'univers de Richard Strauss et dans ses relations avec l'avant-garde viennoise – on connaît ses liens d'amitié avec Arnold Schönberg, le professeur de Gerhard –, peut faire figure d'impossible lien entre de tels extrêmes. C'est en tout cas la Quatrième Symphonie de Mahler qui constitue la pièce maîtresse d'un concert dont on salue la cohérence interne grâce à un programme qui, dans sa profonde diversité, tisse des liens historiques et thématiques entre les trois pièces entendues. Intitulé « The Heavenly Life » (La Vie céleste), balayant de la Vienne mahlérienne au Londres de Roberto Gerhard un demi-siècle de création musicale. Du crépuscule straussien thématisant la mort et la transfiguration aux visions à la fois terrestres et paradisiaques convoquées par le dernier mouvement de la symphonie de Mahler, le programme donne à s'entendre comme un hymne à la vie et à la création.

Le ton est donné avec l'audition de la pièce de Roberto Gerhard, particulièrement exigeante au niveau des percussions, comme le décrit notre confrère parisien. Énergique, presque martiale, la direction de Rattle construit une savante architecture sonore pour une œuvre peu connue du public – il s'agit d'une première pour la Philharmonie de Luxembourg – et qu'on découvre avec le plus grand intérêt.

Avec les Quatre derniers Lieder, le public luxembourgeois est davantage en terrain connu pour apprécier la belle lecture de la soprano . La cantatrice britannique réussit le petit miracle d'allier une voix de nature relativement légère, idéale pour Mozart et les compositeurs baroques dont elle s'est fait une spécialité, à la gravité du texte et à la densité de la musique. Chantant par cœur un allemand avec ce soir une diction immaculée, très attentive au détail du texte, elle trouve les couleurs sombres qui conviennent à « Beim Schlafengehen » et « Im Abendrot », tout en conservant la luminosité céleste d'un timbre paré de mille irisations. Dans le dernier mouvement de la symphonie de Mahler, qui donne son titre au thème de la soirée « The Heavenly Life », elle trouve le mélange de naïveté enfantine et de grâce céleste qui fait les grandes interprétations de ce morceau. Selon nous, c'est dans Mahler que Rattle et ses musiciens du LSO donnent le meilleur d'eux-mêmes. Construisant un tapis sonore à la légèreté diaphane et à la transparence quasi irréelle, d'une inouïe précision et sûreté dans les attaques, les instrumentistes du LSO nous embarquent dans un voyage d'une ineffable beauté et d'une infinie poésie. À la souplesse et à l'agilité bondissantes des rythmes, aux limpidités diaphanes des textures instrumentales, au subtil dosage des volumes orchestraux, le public aura prêté son attention unique et entière. Une très belle soirée printanière qui donne un avant-goût des délices de la « Vie céleste ».

Crédits photographiques : Paris © ResMusica (Saluts) ; Luxembourg © Philharmonie Luxembourg / Sébastien Grébille

 

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