La Chaux-de-Fonds clôt son festival en beauté
Pour sa première édition sous la direction artistique de Nelson Goerner, les responsables du Festival de Musique de La Chaux-de-Fonds affichent leur satisfaction. En effet, près de 4 600 personnes ont assisté aux concerts qui ont occupé la scène de la Salle de Musique pendant les six jours de ce festival. Un public de connaisseurs qui, au sortir de la salle, exprimait unanimement son ravissement quant à la qualité des prestations bien évidemment dominés par la présence électrisante de Martha Argerich.

La Chaux-de-Fonds ne peut guère s’enorgueillir de vestiges romains ou de grottes millénaires pour qu’au détour d’un caillou, d’une ruine, d’un mur, d’un trou profond se justifie l’instauration d’un festival de musique. Et pourtant, sans avoir la prétention des Verbier, Gstaad, Lucerne, Vérone ou autres lieux de rendez-vous d’artistes de renom, la Cité Horlogère possède un joyau à nul autre pareil : la Salle de Musique. En effet, il n’est de musicien soucieux de son art qui ne rêve de pouvoir s’exprimer dans l’acoustique miraculeuse de cet endroit. C’est ainsi que sous l’égide du pianiste Nelson Goerner, son directeur artistique, (voir notre interview) cette première édition porte à son affiche des noms aussi prestigieux que Martha Argerich, Renaud Capuçon, Nelson Goerner ou la Seiji Ozawa Academy.
A l’ombre de Seiji Ozawa
Après les premiers concerts suivis par ResMusica, celui de l’Académie Seiji Ozawa mérite qu’on s’y arrête. En première partie défilent sept formations de quatuors issus des rangs des élèves de l’Académie. Sous l’égide de professeurs adoptant le credo du mythique chef japonais, à savoir que l’étude du quatuor « constitue la quintessence de la musique occidentale », les étudiants présentent le fruit de leur travail. Chacun, à tour de rôle, donne à goûter un mouvement de Mendelssohn, Beethoven, Mozart, Brahms, Debussy ou Bartók. D’emblée un constat s’impose : l’impeccable qualité d’exécution. Certes les niveaux d’interprétation ne sont pas égaux. Ainsi l’andante du Quatuor à cordes no. 15 en ré mineur KV 421 de Mozart confié à des étudiants parmi les plus jeunes ne transcende pas la musique, quand bien même ils en donnent une version d’une belle musicalité, d’un grand soin de la mise en place. L’expérience, l’âge, le métier manquent encore. Des autres prestations, on retient l’exceptionnelle exécution de l’Andantino du Quatuor à cordes en sol mineur de Claude Debussy, dont les interprètes, dans les quelques huit minutes de leur prestation, parviennent à sublimer cette musique à force de nuances, d’attaques mesurées, d’intensité musicale. Un moment suspendu alliant l’ampleur et la beauté du son à la majestuosité de l’interprétation.
En seconde partie, le chef Kazuki Yamada, depuis plus de quinze ans à la direction de l’Académie, réunit l’ensemble des musiciens de la Seiji Ozawa International Academy pour les lancer dans une formidable interprétation du Divertimento pour orchestre à cordes Sz. 113 de Bélá Bartók. Chef au charisme débordant Kazuki Yamada donne littéralement à voir la musique qu’il dirige. Dans un ballet élégant des bras, il rassemble dans ses mains tremblantes les envols des violons. Soudain scandant ses poings serrés, il martèle le coup d’archet rageur des violoncelles ou encore, ouvrant alors harmonieusement ses mains, les élevant vers le ciel, il enjoint les altos à un lyrisme exacerbé. Tout dans sa direction d’orchestre exhale l’esprit profond des enseignements de Seiji Ozawa. La gestuelle, l’implication, l’engagement spirituel qu’on décèle chez Kazuki Yamada fait revivre les images culte du grand chef japonais, comme halluciné, dirigeant le troisième mouvement du Quatuor No. 16 in Fa majeur, Op. 135 de Beethoven lors de sa résidence à la Fondation Louis Vuitton en juillet 2015.

Nelson Goerner sans retenue
Une salle fort heureusement mieux remplie que le soir précédent reçoit Nelson Goerner, le maître de cérémonie pour une soirée de musique de chambre. A l’attaque du Trio pour piano et cordes n°2 de Mendelssohn, on perçoit un léger malaise. Un piano couvrant un violon manquant à l’évidence de volume sonore. On se dit que les minutes à venir remettront les musiciens à l’équilibre. Las, si le piano de Nelson Goerner brille d’éclats techniques incontestables, l’interprétation de l’œuvre continue de souffrir d’un manque de ligne mélodique. Il en sera de même pour le Quintette pour piano et cordes, op. 44 de Schumann joué en force. Il faudra attendre le deuxième mouvement In modo d’una marcia pour que chaque instrument s’insère dans le discours musical. Malheureusement, le répit sera de courte durée, la bataille des sons reprenant de plus belle. Dommage, de n’avoir pas profité des bienfaits de la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds qui se prête si bien aux nuances extrêmes, aux pianissimo impalpables.
Martha Argerich séduit les enfants
Dimanche matin, une petite foule de parents accompagnée de leur progéniture se presse en bon ordre pour assister à L’Histoire de Babar, le petit éléphant de Francis Poulenc. Un grand livre à la main, Annie Argerich-Dutoit lit avec aisance le conte de Jean de Brunhoff musicalement illustré par le piano expressif de Rusudan Alavidze, l’épouse de Nelson Goerner. Charmants instants, étonnamment peu perturbés par les plus jeunes des spectateurs dont l’attention est mise à l’épreuve pendant plus d’une demi-heure. Immédiatement enchaînée, la suite pour piano à quatre mains de Ma mère l’Oye de Ravel voit un duo de luxe s’installer au piano : Nelson Goerner et Martha Argerich. En quelques notes la hiérarchie s’établit. Martha Argerich, sans autre démonstration que l’autorité de son toucher impose sa lecture à un Nelson Goerner, accompagnateur zélé et efficacement discret. Assise dans un grand fauteuil rouge, Annie Argerich-Dutoit soudain moins impliquée qu’auparavant, la tête basse, marmonne plus qu’elle ne dit le conte de Perrault ponctué par l’évidence pianistique de Martha Argerich. Un moment de simplicité chaleureuse saluée par un public ravi.

Martha Argerich en apothéose
Le concert final voit une Salle de Musique comble. En ouverture, le Festival String de Lucerne accompagne avec une certaine rudesse la violoniste coréenne Omdori Kim dans le Concerto pour violon et orchestre n° 5 en la majeur de Mozart. Avec un jeu et un phrasé tout en finesse, privilégiant la ligne mélodique au volume sonore, elle déploie une approche des plus élégantes de cette œuvre dont l’interprétation, quoique techniquement impeccable, laisse un goût d’inabouti. Rien de tel dans la Fantaisie brillante sur des motifs de l’opéra Faust de Charles Gounod, op. 20 de Henryk Wieniawski où Omdori Kim apparaît plus à l’aise dans une partition qui lui laisse la liberté de démontrer l’énergie de son coup d’archet, comme par exemple dans le passage paraphrasant l’air dit du « Veau d’or », et sa maîtrise instrumentale dans l’Andante sur un Tempo di valse avec son jeu précis sur les harmoniques des cordes du violon.
Dans ce concert, un peu fourre-tout, la pièce maîtresse de la soirée est sans contredit le Concerto pour deux pianos en ré mineur de Francis Poulenc interprété par les pianos de Nelson Goerner et de Martha Argerich. D’emblée on reste subjugué. Quelle maestria ! Quelle autorité ! Quelle puissance ! Pas de faux semblants. Martha Argerich règne. On scrute ses mains, ses bras, ses doigts. Rien, sauf l’évidence, n’explique l’articulation si nette et si franche de son piano. En face, toujours aussi respectueusement attentif, Nelson Goerner s’emploie à rester dans l’esprit de l’œuvre sans pour autant la marquer de son empreinte. C’est un si grand régal pianistique qu’il déteint sur le Festival String de Lucerne qui soudain se fond dans l’inspiration du moment. Le public en redemande. Alors, Nelson Goerner et Martha Argerich s’embarquent dans un effréné, mais pas forcément très soigné, Brasiliera tiré de Scaramouche de Darius Milhaud. Le rideau du festival se referme ensuite avec le Festival String de Lucerne dans un Boeuf sur le toit de Darius Milhaud qu’on subit plus qu’on apprécie après les moments bénis offerts par les deux artistes vedette de ce concert.
Crédit photographique : photos de scène festival juillet 2026 © Xavier Voirol et Rachel Collard / Société de Musique de la Chaux de Fonds ; portrait Martha Argerich & Nelson Goerner © Xavier Voirol
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