Kurtág 100 par l’EIC à la Cité de la musique
György Kurtág a eu 100 ans le 19 février, l'occasion pour l'Europe musicale de célébrer une fois encore le compositeur hongrois. Ce soir, c'est la Cité de la musique et l'Ensemble Intercontemporain dirigé par Pierre Bleuse qui rejouent Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova. Trois pièces de trois autres musiciens accompagnent cette œuvre phare.

Un compatriote de Kurtág, Márton Illés (né en 1975), ouvre la soirée avec une belle pièce donnée en création française et intitulée Four skEtches for Ensemble and Live Electronics (2025-2026). La séduction est immédiate avec l'ouverture de tout un univers personnel, à la fois très construit et varié – ce qui se vérifiera au long des quatre mouvements – et allègre, simple ou spontané. L'humour n'en est pas absent non plus. Le qualificatif apaisé pourrait convenir à ce morceau très abouti, que le compositeur présente d'ailleurs dans le programme comme le prolongement et l'approfondissement de ses Three skEtches for Violin and Live Electronics (2021-2023). La réussite ? La fusion des instruments et de l'électronique, laquelle n'est ni un placage ni la simple amplification des premiers. Cette électronique en temps réel apporte une grande vitalité et beaucoup de projection dans l'espace. Et la mixité des sources aboutit à une grande luxuriance qualifiée par Márton Illés de « son global organique ».
Jouée pour la première fois en France également, The I's, pour contralto, ensemble et électronique (2025-2026) d'Isabel Mundry (née en 1963) s'inspire du texte de présentation écrit par l'artiste M'barek Bouhchichi pour l'exposition The Silent Mirror (avril 2021), ensemble de toiles ayant pour thème commun la représentation du corps noir dans la société marocaine. Première phrase de l'extrait reproduit dans le programme : « J'aime à me laisser aller à ces lieux en suspens sur lesquels les pesanteurs sociales n'ont encore aucun effet. ». Le ton est donné. D'où la dimension essentiellement politique au sens large défendue par la musicienne, qui se concrétise par une tension permanente « entre l'individu et le collectif », selon ses mots. La mezzo-soprano Hélène Fauchère dit ou chante le texte (belles rondeur, densité et projection) en le hachant. Une fois qu'on a compris le procédé, la chute attendue et martelée de la dernière syllabe devient ridicule, tel cet « existen… tiel ! ». L'écriture instrumentale est fragmentée elle aussi et procède par borborygmes assez violents. Laissant s'éteindre cette dernière phrase un brin cuistre « Et l'on saura, dans la foulée, passer d'une réalité à une autre. », nous passons sans regret de cette pièce à la suivante.

Notre excitation et notre curiosité d'entendre jouer un instrument seul, exposé dans sa nudité, n'est pas déçue à l'écoute de Précipitations, pour flûte seule (2025-2026) de Tobias Feierabend (né en 1993), donnée ce soir pour la toute première fois. Le morceau est interprété par sa dédicataire, Emmanuelle Ophèle, qui a épaulé autant qu'inspiré le compositeur. La gageure de ce dernier est de faire de l'instrument, à la fois puissant et fragile, un univers complet, musical et théâtral. Tobias Feierabend confesse devoir autant, dans cette partition, à Debussy, Sciarrino, Huber, Kurtág qu'à Jethro Tull, ce qui dénote une forme particulière de sensibilité. D'où la pluralité, tout au long des quatre mouvements, des sources et des intensités, tout cela sans heurt ni artificialité. Onze minutes, c'est en même temps long et court, mais la musicienne, à la souplesse de panthère, passe d'un pupitre à l'autre (ils sont trois, alignés, sur la scène), armée de sa flûte alto ou basse. Limpidité et variabilité laissent de la place pour les silences. Le jeu tout en nuances d'Emmanuelle Ophèle enchante.

« Troussova », nom du concert et partie intégrante de celui de la pièce de György Kurtág, Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova, vingt-et-un poèmes de Rimma Dalos pour soprano et ensemble (1976-1980), est le patronyme de la poétesse née en Union soviétique et qui, après avoir épousé un Hongrois, s'installa à Budapest, où elle rencontra le compositeur. Deux noms, deux présences, donc, dans un titre laissant planer une sorte de mystère. Plus qu'un chapelet de couplets plus ou moins reliés, les 21 poèmes dessinent le monodrame dense d'une femme (successivement Rima Troussova et Rima Dalos ?) exposée aux affres de l'amour, entre désir charnel et élégance désenchantée d'une solitude ontologique. L'expressivité et le laconisme caractérisent texte et musique. Par le figuralisme auquel son écriture recourt et la division de l'orchestre en petites unités bigarrées (le cymbalum, la mandoline, le célesta, le piano et les différentes clarinettes font merveille), Kurtág, également russophone d'ailleurs, est au plus près du livret, lequel est un cri, certes aux modulations variées, mais essentiellement un cri lancé vers un ciel vide. De fait, l'œuvre n'a pas pris une ride et nous émeut, nous empoigne, nous subjugue. La soprano Anu Komsi se montre aussi bonne tragédienne que cantatrice. Toujours très concentré, mais à la direction souple, Pierre Bleuse tire de son Ensemble Intercontemporain les moindres subtilités.
Crédits photographiques : © Anne-Elise Grosbois /EIC
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