Nadine Sierra, bouleversante Juliette à Madrid
Pour clore sa saison lyrique le Teatro Real de Madrid reprend la coproduction de Roméo et Juliette de Charles Gounod, mise en scène par Thomas Jolly, créée en 2023 à l’Opéra national de Paris. Une production madrilène qui vaut aujourd’hui surtout pour l’incarnation bouleversante de Nadine Sierra dans le rôle-titre.

Triomphal, le mot peut paraitre excessif et pourtant, il s’agit bien du qualificatif qui traduit le mieux l’accueil du public madrilène, subjugué et conquis par la poignante interprétation de Nadine Sierra : plusieurs interruptions pour applaudissements, une standing ovation pendant le déroulement de l’opéra, un « bis » lors de l’air du poison à l’acte IV…
Déjà largement plébiscitée lors de sa création en 2023 à Paris, on ne reviendra que succinctement sur cette mise en scène de Thomas Jolly dont l’attrait repose sur l’usage virtuose de l’oxymore, oscillant entre amour et mort, ténèbres et lumière, passion et haine replaçant les amours mythiques des deux célèbres amants dans le contexte d’un épisode récurrent de peste à Vérone pour en acutiser le drame…L’effet saisissant et grandiose de la scénographie se reproduit à l’identique aujourd’hui sur la scène madrilène, seul change le casting vocal des deux rôles principaux, Nadine Sierra et Javier Camarena se substituant avec un égal bonheur (diction mise à part) à Esa Dreisig et Benjamin Bernheim.
Une scénographie grandiose (Bruno de Lavenère) qui reproduit le double escalier monumental de l’Opéra Garnier et une lecture au premier degré, supportent ce formidable théâtre d’illustration. Tout y est parfaitement réglé et rien ne manque dans la démesure : un décor unique installé sur une tournette qui se transforme au gré du déroulement de l’action en salle de bal, en chapelle ou en pont sous lequel s’engage une barque qui servira successivement à l’embarquement pour Cythère, puis de tombeau, voguant ainsi de la vie à la mort ; des éclairages subtils diffusés par de gigantesques candélabres (Antoine Travert) qui magnifient, dans une pénombre mystérieuse, la progression dramatique depuis la fête de l’acte I jusqu’à l’émouvante scène finale de l’acte V ; des costumes très colorés (Sylvette Dequest) d’allure baroque ou gothique ; des ballets magnifiquement réglés (Josepha Madoki), en particulier le grand ballet de l’acte IV et celui du poison où apparaissent des doubles fantomatiques de Juliette dans une vision cauchemardesque. Thomas Jolly connait son sujet et la direction d’acteur n’a rien à envier dans sa magnificence à la superbe et opulente scénographie.

La distribution vocale est à l’avenant, homogène, reprenant pour partie la distribution parisienne. Nadine Sierra séduit tant par la voix envoutante aux aigus facilement émis, aux vocalises claires, à son timbre de velours et à son legato sublime que par son incarnation scénique mettant au jour les multiples facettes de son personnage (passion, résignation, détresse et douleur) depuis le lyrisme enflammé de sa célèbre ariette « Je veux vivre » jusqu’au dramatisme douloureux et ô combien périlleux de « Amour, ranime mon courage » à l’acte IV. Face à elle le Roméo de Javier Camarena fait belle figure, lui offrant une réplique irréprochable dans les quatre duos d’amour, bien qu’une certaine fatigue vocale se fasse sentir dans le dernier acte. Robert Tagliavini campe un Frère Laurent bien chantant qui mêle avec brio autorité et compassion. Le Tybalt de Maciej Kwasnikowski impressionne par son autorité vocale tandis que le Mercutio de Carles Pachon nous gratifie d’une belle Ballade de la Reine Mab. Héloïse Mas en Stephano obtient un beau succès mérité dans la chanson de la « blanche tourterelle ». Laurent Naouri donne au personnage de Capulet beaucoup de relief par son allant dans la scène du bal comme par son intransigeante autorité dans celle l’opposant à Juliette. Sonia Ganassi (Gertrude), David Lagares (le Duc), Tomeu Bibiloni (Pâris) complètent la distribution à l’instar de l’irréprochable Chœur du Teatro Real.
Dans la fosse, Carlo Rizzi retrouve la baguette qu’il avait laissée à Paris, livrant une prestation impeccable à la tête de l’Orchestre de la maison, magnifiant cette production madrilène dédiée à la mémoire d’Alfredo Kraus, dont on fêtera l’an prochain le centième anniversaire de la naissance et qui interpréta Roméo en 1987 au Teatro de la Zarzuela de Madrid.














