Bertrand de Billy, chef d’orchestre

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Les journalistes, qu’ils soient de la presse écrite ou d’Internet, n’ont pas le monopole des questions aux stars. Ainsi, la classe de 4e4 du Lycée français de Vienne a-t-elle rencontré , avant de le voir diriger Roméo et Juliette au Staatsoper. Le chef d’orchestre, qui dirige actuellement Die Fledermaus, puis la cinquième de Malher et Idomeneo en janvier et qui part en tournée au Japon en février, a répondu avec pédagogie et malice aux questions des journalistes en herbe. Propos recueillis le 19 décembre 2006 par les élèves de 4e4 du Lycée français de Vienne et rassemblés par Valéry Fleurquin pour ResMusica.

 

Elèves : Etiez-vous bon élève à l’école ?
 : Oui, j’étais bon élève, mais faisant seulement le minimum nécessaire. J’étais bon en maths et en allemand. En revanche, j’étais nul en sport et je le suis toujours, d’ailleurs (rires). J’étais dans un collège normal, chez les jésuites. Mais à partir de la seconde, j’ai fait des cours par correspondance, ainsi que mon baccalauréat.

E : D’où est venu le désir de devenir chef d’orchestre ?
BdB : A 4 ans, mes parents m’ont rapporté que je me suis levé de table, et que j’ai dit : « je veux devenir chef d’orchestre! ». Seul dans ma chambre, je m’amusais à diriger mon orchestre imaginaire. Ma famille aimait beaucoup la musique mais personne n’en a fait un vrai métier ; ma sœur et mon frère jouaient de la flûte. J’avais une tante musicienne et carmélite ; elle est morte le jour de ma naissance. La première fois que j’ai dirigé un orchestre à Paris mon père a senti sa présence à mes côtés. Pour lui c’était un signe. Pour moi aussi.

E : Combien d’années avez-vous étudié la musique ?
BdB : J’ai commencé les études musicales intensives vers 14-15 ans, pendant 5 ans, ce qui est très tard car habituellement on commence vers 10-11 ans. J’ai eu une enfance normale, ce qui est bizarre pour un chef d’orchestre. Avant, en tant qu’élève dans l’école jésuite, je faisais partie d’une chorale. J’ai chanté comme soliste, enfant, sans jamais éprouver le trac. Pour finir, je dirais qu’on apprend tout le temps.

E : Comment vous êtes-vous senti la première fois que vous êtes apparu sur scène en tant que chef d’orchestre ?
BdB : La première fois était horrible. Mes mains tremblaient, je transpirais et mon cœur battait très vite. Quand la cloche sonna, pour que je monte sur scène, c’était pour moi le signal de la condamnation à mort (rires). J’aurais voulu être ailleurs ! Cette fois-là ce n’était pas du trac, mais de la peur.

E : Quel a été le premier opéra que vous avez dirigé ?
BdB : C’était La Traviata, à Oviedo en Espagne, en 1991. Je remplaçais un chef d’orchestre malade. Mon agent m’avait conseillé de me vieillir un peu (j’avais 26 ans), et de faire croire que j’avais plus d’expérience. Comme souvent dans les opéras, on jouait avec un orchestre tchèque, les chanteurs étaient américains, anglais, espagnols et moi, le chef d’orchestre, français (rires). Cette première expérience était magnifique.

E : Quelles sont les langues que vous avez apprises au cours de votre travail ?
BdB : J’avais appris l’allemand et l’anglais à l’école, mais je n’aimais pas vraiment l’anglais et je n’étais pas très bon. Pendant ma carrière, j’ai appris l’italien, l’espagnol et réappris l’anglais. Je voudrais bien apprendre le russe, c’est une langue très difficile et c’est important de connaître la langue lorsqu’on dirige une œuvre russe. Si on connaît une langue, on peut jouer sur les mots, sur leurs sens, allonger ou non certaines notes, etc. donc je ne dirigerai pas d’opéra en russe ou tchèque si je ne maîtrise pas ces langues.

E : Dans quelles langues vous exprimez-vous avec les autres artistes ?
BdB : Ah ! C’est une bonne question. Ça dépend bien sûr de mon orchestre, mais je dirai que c’est très varié. Je ne dis jamais une phrase en une seule langue. C’est toujours une composition de plusieurs langues différentes comme par exemple l’allemand, le français et l’anglais mélangés. Il m’est déjà arrivé de parler un anglais mélangé à de l’italien avec une artiste pendant plusieurs semaines pour me rendre compte le dernier jour que ma partenaire et moi parlions parfaitement allemand ! (rires) Mais en général c’est un mélange.

E : Quelles sont les difficultés du métier de chef d’orchestre ?
BdB : On peut devenir paranoïaque ; on a l’impression que tous nous regardent mal ; on n’entend plus la musique de l’orchestre. Ma première expérience était catastrophique, je suis passé du statut d’altiste dans l’orchestre à celui de chef d’orchestre sans y être préparé ; j’ai dû apprendre le morceau en une nuit ! (rires)

E : Vous entendez-vous bien avec les autres artistes que vous dirigez ?
BdB : En général, oui. Il m’arrive pourtant de m’énerver contre des artistes qui ne sont pas préparés, qui se prennent pour des stars et qui n’en font qu’à leur tête. C’est un peu comme le premier jour d’école : la première minute décide si vous allez vous entendre avec votre prof ou pas. Il arrive parfois que des solistes ou des choristes me trouvent sévère, mais en général je crois que je suis assez sympathique. (rires)

E : Dirigez-vous par cœur ?
BdB : Oui, pour certaines œuvres que je connais vraiment bien. Pour les opéras, il m’arrive de diriger par cœur certains passages, mais j’ai toujours les partitions en face de moi, car il peut toujours arriver des problèmes comme ça m’est déjà arrivé au Volksoper lorsque je dirigeais la Périchole (la scène 8) : le téléphone sur mon pupitre sonna en pleine représentation pour me dire qu’on devait couper la scène 9 !

E : Avez-vous des préférences dans les orchestres que vous avez dirigés ?
BdB : Oui, mais je travaille plus à Vienne. Avec l’orchestre de la radio de Vienne, qui a une belle tradition, nous avons élargi le répertoire. Quant aux musiciens du Wiener Philharmoniker, quand ils sont au top, c’est le meilleur orchestre du monde. En opéra, cet orchestre aime bien jouer les musiques allemandes, russes et italiennes mais pour la musique française, il faut davantage les convaincre. L’orchestre du Met à New York a des qualités différentes. Les musiciens sont tout le temps concentrés et aiment jouer toutes les musiques. Mais le son des Philharmoniker est inégalable.

E : Avez-vous des salles de concert préférées dans le monde ?
BdB : A Vienne, j’aime beaucoup le Theater an der Wien à cause de sa petite salle intime parfaite pour le répertoire italien et pour les œuvres de Mozart. Le Staatsoper convient mieux pour les grands opéras mais je ne l’aime pas autant que le Theater an der Wien pour les Mozart, à cause de sa grandeur. A Paris je préfère le Châtelet ou Garnier à la Bastille parce que ces salles sont plus agréables et leur acoustique me plaît vraiment. Le Metropolitan à New York a une salle très grande, je dirais même immense ; le public est trop éloigné, je n’arrive pas à sentir sa présence. Donc je préfère les petites salles chaudes où le public est proche. Par contre, je ne supporte pas les concerts en plein air à cause de l’acoustique, je préfère le son naturel où l’on entend bien les instruments.

E : Remarquez-vous des différences entre les différents publics du monde ?
BdB : Oui, il y a plusieurs sortes de publics : le public viennois est connaisseur, ouvert et peut être méchant s’il le veut. Les publics les plus extrêmes sont ceux d’Espagne et d’Italie : quand Callas venait de finir son grand air, 50% du public criait « Bravo Callas » et les autres criaient « Viva la Tebaldi » Le public des Etats-Unis se lève très vite ; en France, il arrive que trois minutes d’applaudissements soit extraordinaire !

E : Avez-vous une œuvre préférée ?
BdB : C’est une bonne question ! L’Orfeo de Monteverdi est un opéra important dans l’histoire de la musique, mais mon œuvre préférée est sans doute la Messe en si de Jean-Sebastien Bach que, curieusement, je n’ai pas souvent dirigée. Dans l’histoire de la musique, il y a un « avant » et un « après » Bach.

E : Et un chef d’orchestre favori ?
BdB : J’ai le droit à deux ? (rires) Il existe un chef extraordinaire dans les œuvres de Wagner et de Strauss ; il s’appelle Christian Thielemann. Le deuxième chef d’orchestre est Daniel Barenboïm, un grand artiste humaniste. Un après-midi où il avait énormément de travail, il a même pris le temps pour me conseiller et j’ai pu le questionner longuement sur Tristan et Isolde de Wagner. C’est un chef d’orchestre très courageux, engagé, humaniste, qui ose prendre des risques et qui a même dirigé dans des conditions effroyables. Sans doute l’artiste vivant le plus fascinant…

E : Ressentez-vous encore le trac lorsque vous dirigez ?
BdB : Oui, à chaque fois. A chaque spectacle, on recommence à zéro. On ne peut jamais faire le même spectacle à l’identique deux fois de suite. Tout dépend de comment était la journée. Quand je dirige un opéra, je ressens une émotion très forte pendant trois heures ! Mais le plus souvent, j’ai davantage de trac à la première répétition, car on ne sait pas comment ça va se passer avec les autres artistes et musiciens. Aussi, avec les années qui passent, le public attend toujours plus de moi, et je dois répondre à cette attente.

E : Travaillez-vous avec votre femme (la soprano Heidi Brunner) ?
BdB : Oui, mais pas assez. C’est d’ailleurs comme ça qu’on s’est rencontré ; c’était le coup de foudre immédiat. Au début on travaillait beaucoup ensemble, mais maintenant de moins en moins, à peu près une fois par an, pour toujours éprouver le même plaisir à travailler ensemble.

E : En ce moment, votre emploi du temps est très chargé. Est-ce toujours comme cela ?
BdB : Non. Maintenant c’est plus tranquille. Avant c’était bien pire ! Il m’est arrivé de jouer dans quatre villes différentes en dix jours ! Mon emploi du temps est très chargé, mais le plus grand problème, c’est de ne plus pouvoir voir ma famille. Je programme mon emploi du temps trois ans à l’avance. Alors parfois j’ai des problèmes d’organisation.

E : Aimez- vous voyager ?
BdB : Oui et non, car au début on ne voit pas beaucoup la ville, le paysage ni les monuments culturels de la ville. Par contre, au bout de trois ou quatre fois, on a le temps de visiter la ville et de découvrir son histoire. Mais chaque fois quand je pars, j’ai beaucoup de mal à me séparer de ma famille. Surtout si c’est pour longtemps.

E : Votre famille ne voyage jamais avec vous ?
BdB : Normalement non, mais ça arrive parfois, quand ma femme et ma fille viennent regarder un spectacle. Parfois j’emmène ma fille avec moi pour une semaine à l’étranger. J’aimerais qu’elle m’accompagne à Séoul où je dois rester plusieurs semaines quand elle aura huit ou neuf ans, à condition qu’elle n’ait pas de problèmes scolaires. Il faudra aussi qu’il y ait une école française ou allemande.

E : Que faites-vous lors de votre temps libre ?
BdB : Je fais du jardinage ; une fois même, pendant deux jours d’affilée et après j’ai attrapé une tendinite ! J’ai donc arrêté temporairement. Je m’intéresse aussi à la lecture quand je suis seul. Sinon je pars en vacances avec ma famille pour faire du ski ou dans ma maison dans le sud de la France. Pourtant, à chaque fois, je ne peux pas profiter de ma première semaine de vacances à cause du stress. Je ne prends goût à mes vacances qu’à partir de la deuxième semaine où je fais parfois du jardinage.

E : Pratiquez-vous encore d’un instrument ?
BdB : Je pratique encore un peu de piano, mais c’est vrai que la pratique d’un instrument me manque énormément. Le violon, c’est plus difficile ; un jour, un de mes amis m’a demandé de jouer pour lui, je lui ai répondu : « Si tu tiens à rester mon ami, ne m’y force pas! » (rires). J’ai promis à ma femme de jouer un certain trio et donc de me remettre à la pratique instrumentale. Je ne suis pas convaincu de tenir cette promesse…

E : Écoutez-vous de la musique en dehors du classique pendant vos loisirs ?
BdB : En dehors du classique, oui. J’aime beaucoup le jazz classique. Il y a un canal qui joue du jazz en permanence. J’écoute beaucoup ce canal. Mais en dehors du jazz, pas vraiment. Je déteste le rap. A la maison, j’écoute peu de classique.

E : Votre fille aime-t-elle la musique classique ?
BdB : Dès le plus jeune âge, elle était fascinée par l’opéra, surtout par l’histoire. Mais bien sûr on fait en sorte qu’elle écoute aussi d’autres musiques, pour éduquer son oreille. Par exemple le jazz. J’espère qu’elle trouvera son propre goût musical, elle doit être ouverte pour tous les genres… sauf le rap (rires).

E : Où est votre domicile et où vous sentez-vous chez vous ?
BdB : Je vis à Vienne et je suis 300 % français ! J’ai vécu toutes mes premières années en France jusqu’au jour où j’ai eu un poste à Vienne pour être chef d’orchestre. Je suis aussi passé par Barcelone où j’ai été le directeur musical de l’opéra. Je vis maintenant ici avec ma famille et je ne veux plus partir d’ici. J’ai eu des propositions de postes intéressantes dans d’autre pays, mais j’ai refusé, car Vienne est une ville unique.

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