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Agrippina à Rouen : tu seras un dictateur, mon fils

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Rouen. Théâtre des arts. 12-VI-2026. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Agrippina, opéra seria en 3 actes sur un livret de Vincenzo Grimani. Mise en scène : Robert Carsen. Scénographie et costumes : Gideon Davey. Lumières : Robert Carsen, Peter van Praet. Avec : Anna Bonitatibus, soprano (Agrippina) ; Jake Arditti, contre-ténor (Nerone) ; Eleanora Bellocci, soprano (Poppea) ; Matthew Brook, baryton-basse (Claude) ;  Paul-Antoine Bénos-Djian, contre-ténor (Ottone) ; Paul Figuier, contre-ténor (Narciso) ; Michael Mofidian, baryton (Pallante) ; Nicolas Brooymans, baryton (Lesbo). Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, direction : David Bates

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Venue du Theater an der Wien, cette production de onze ans d’âge n’a pas pris une ride : le style Carsen au sommet.

1709. Premier succès italien d’un Haendel de 25 ans, Agrippina, principalement bricolé à partir de cantates et oratorios divers (l’ex-Trionfo del Tempo e del Disinganno, La Resurrezione, Aci, Galatea e Polifemo…) reste au plan musical en-deçà des grands chefs-d’œuvre du Caro Sassone. Il faut attendre plus d’une heure le très beau « Non ho Cor per te amarti » de Poppée, plus de deux le délicieux « Vaghe fonti » d’Ottone calé sur un numéro de l’Ottavia de Rainhard Keiser et repris ensuite dans Rinaldo, quasi trois pour le tube absolu Ogni vento ch’al porto la spinga d’Agrippine, et même le quasi-tomber de rideau pour le bref Se vuol pace. En revanche son livret érotico-politique (Vincenzo Grimani, cardinal de son état !) est un bijou de construction dramatique. Néron et Poppée n’y sont pas encore les monstres de Monteverdi. Elle, pour l’heure amoureuse d’Othon et deux fois courtisée (Claude, Néron), est juste une jeune femme à la recherche de la vérité. Lui, déjà bisexuel (« C’est un double châtiment pour moi que de me ravir la pouvoir et de me donner une femme », expédie-t-il au III), apprend, sous l’emprise d’une Agrippine qui a fait de l’accession au trône de son fils le but de sa vie, les rouages d’un pouvoir qu’il finira par exercer de la pire façon, fasciné par la mort, celle de sa mère comprise. Avant le couronnement il y a donc l’apprentissage. Avec la pire des manipulatrices. Agrippina n’est pas Le Couronnement de Poppée, juste son laboratoire.

Tous les personnages (hormis Othon) appartenant à l’Histoire, c’est donc une leçon d’Histoire que dispense . Toute l’action de cette Agrippina venue de Vienne se déroule à l’intérieur même d’un des lieux emblématiques du fascisme: le Palais de la Civilisation italienne, élevé entre 1938 et 1940, un temps rêvé en musée, finalement jamais ouvert au public, n’abritant au bout du compte que le vide de son ambition totalitaire. Le décor de Gideon Davey en reproduit les arcades, y installe un bureau, une salle du trône, une chambre, et même une piscine, lieux tous propices aux ébats sensuels de tous les protagonistes d’un livret qui n’a pas froid aux yeux.

Jusqu’à son Ariodante pour Paris en 2023, sa Clémence de Titus pour Salzbourg en 2024, Carsen a toujours su être l’entomologiste des puissants, partageant avec Tobias Kratzer, un diabolique talent de conteur, même dans le format wagnérien des grands titres baroques. Son Agrippina, comme celle de Mariame Clément à Anvers (autre grande mise en scène de l’œuvre), aligne les moments réjouissants à un point tel que l’essai de jeunesse intéresse autant que les titres de la maturité. Cosignées avec Peter van Praet, les lumières circonscrivent admirablement le drame qui point, surtout à partir du sublime « Voi che udite il mio » introspectif d’Othon juste avant l’entracte. Commencé avec des scènes dignes de Feydeau, l’Agrippina de Carsen passe du rire inconséquent au rire de dément.

On ne remerciera jamais assez d’avoir assuré la représentation : annoncée souffrante, elle a décidé de sauver le spectacle, s’avérant contre toute attente une Agrippine idéale tant son métier et sa technique font, à l’instar du personnage qu’elle incarne, illusion jusqu’au bout, contrairement à l’héroïne de Haendel, quant à elle finalement démasquée. On réalise au passage que l’opéra aurait pu prendre d’autres patronymes (Néron, Poppée, Othon) tant les rôles adjacents sont aussi importants que le rôle-titre. On louera également la sagacité d’une distribution qui permet de confronter en une même soirée trois typologies vocales de contre-ténor : le parfait Néron acidulé de déjà promené avec succès d’Aix à Bâle, le Narciso plus chantourné de , l’Othon miraculeux de . Même si on attendait davantage de fruit dans la voix d’Eleanor Bellocci, sa Poppée appelée à remplacer au pied levé Laurane Oliva s’intègre bien dans une production qui exige aussi de chaque soliste une crédibilité physique à toute épreuve, le sujet conduisant Carsen à user abondamment de la plastique de ses interprètes. Ce qui fait qu’habituellement secondaires, le Pallante bien viril de et le Narciso prêt à tout de , chargés d’ouvrir le feu d’une libido « tous charmes dehors » qui auraient pu chausser des semelles de plomb sous d’autres houlettes, prennent d’emblée beaucoup de relief, même vocalement.  Glissant avec gourmandise de Benito (pas de l’oie bien lisible sur « Di timpani e trombe ») à Silvio, ne fait pas dans la dentelle mais ça passe sans casser, voix comprise. est bien évidemment un Lesbo de grand luxe.

Dès le premier accord de la Sinfonia, le geste très personnel imprime la marque de l’implacable qui sera la sienne jusqu’au bout (impressionnant tranchant imposé à l’Orchestre Opéra Normandie Rouen sur le long solo d’Agrippine au cœur de l’Acte II). Les trois heures d’horloge qui filent à toute allure de cette Agrippina intégrale sont aussi les siennes.

Jusqu’au lieto fine de sa sanglante conclusion, l’Agrippina de Carsen raconte, au travers de la transmission d’une dirigeante rouée à un dirigeant en herbe, offre un sous-texte qui ne manquera pas d’être scruté par-delà les Alpes…

Crédit photographique: © Fred Margueron

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Rouen. Théâtre des arts. 12-VI-2026. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Agrippina, opéra seria en 3 actes sur un livret de Vincenzo Grimani. Mise en scène : Robert Carsen. Scénographie et costumes : Gideon Davey. Lumières : Robert Carsen, Peter van Praet. Avec : Anna Bonitatibus, soprano (Agrippina) ; Jake Arditti, contre-ténor (Nerone) ; Eleanora Bellocci, soprano (Poppea) ; Matthew Brook, baryton-basse (Claude) ;  Paul-Antoine Bénos-Djian, contre-ténor (Ottone) ; Paul Figuier, contre-ténor (Narciso) ; Michael Mofidian, baryton (Pallante) ; Nicolas Brooymans, baryton (Lesbo). Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, direction : David Bates

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